À la quête de réponses
       
       
         
         

metalleuz4ever@hotmail.com

      Chère Antigone,

Je ne réalise toujours pas que je suis en train de vous écrire enfin. C'est ce que je souhaitais faire depuis si longtemps, mais, maintenant que l'occasion se présente, je ne sais plus que vous dire... Peut-être parce qu'en réalité je pense que vous aviez quelque chose à me dire et que ni Sophocle ni Jean Anouilh n'ont réussi à me faire passer. Ma vie n'a peut-être rien d'une tragédie antique, mais, ironie du sort ou simple coïncidence, c'est une tragédie tout de même. Je n'ai pas à mourir ni à abandonner mon amant (de toute manière, je n'ai même pas d'amant). Je dois juste vivre... Mais je n'ai ni votre courage pour y mettre fin ni la force pour continuer. Je me trouve alors comme vous si vous n'étiez pas morte: condamnée à vivre!

Je ne sais pas si le plus facile est de vivre ou de mourir? J'espère que vous pourrez répondre à ma question.

Et vous? La mort a apaisé vos souffrances? Avez-vous des regrets? Et si les dieux vous donnaient l'occasion de pouvoir revoir vos choix, referiez-vous les mêmes choix?

J'espère que je ne vous ai pas trop ennuyée.

Avec mon admiration et mon estime.

Fedoua

 

       
         

Antigone

      Fedoua, jeune fille aux mille questions,

Mais oui, vous m’écrivez, vous m’avez écrit, voyez comme les temps se mêlent et se confondent, volutes floues, et je vous réponds, je vous ai répondu, puisque, lorsque vous me lirez, ce temps-là où je suis se sera enfui et vous n’en regarderez que les traces. Comme vous regardez les traces que vous-même avez laissées sur les chemins des mythes qui courent entre les hommes depuis que le temps existe. Car c’est cela, un mythe. Un paysage où vos pas ont laissé leur empreinte une éternité plus tôt.

Vous ne savez plus quoi me dire? Et pourtant, vous me lancez mille questions… Asseyez-vous, à côté de moi. Écoutez un instant les oliviers, ce sont des arbres sages. Écoutez l’aurore qui marche sur l’horizon en laissant à la traîne son écharpe colorer le monde. Écoutez les remuements du vent dans nos idées confuses. Écoutez. Les paroles viendront, quand ce sera leur tour de venir.

Vous voudriez savoir s’il est plus facile de vivre que de mourir. Savez-vous que je ne suis pas la bonne personne à interroger pour obtenir un conseil sur la facilité, jeune fille? Mais oui, vous le savez… Comme vous savez qu’on ne récrit ni les histoires ni l’Histoire, comme vous savez que les dieux ne donnent jamais deux chances, comme vous savez qu’Antigone refera chaque matin le même chemin jusqu’au même corps pour y jeter la même poussière… Comme vous savez aussi que je ne suis pas morte, puisque je suis là avec vous, devisant sous l’ombre douce des oliviers…

Apaisez-vous. Vous ne m’ennuyez nullement. Reprenez votre souffle et dites-moi plus lentement, plus clairement, ce qui vous agite, quelle est cette tragédie qui vous tourmente et qui n’est même pas antique, et rappelez-vous: «ouk est’ opoion stant’ an antropou bion out’ ainesaim’an oute mempsaimen pote, il n’est pas d’existence humaine qui soit si stable que l’on puisse ou s’en satisfaire ou s’en plaindre». (Antigone, Sophocle, 1155 et sq).

Je vous salue.

Antigone
         
         

metalleuz4ever@hotmail.com

      Chère Antigone,

Votre réponse m'a fait sourire car je m'y attendais... D'ailleurs j'ignore si on peut l'appeler une réponse puisqu'elle est suivie d'un point d'interrogation.

Bien sûr que je connais votre histoire et «par coeur». Je connais même des histoires... Celle de Sophocle puis celle de Jean Anouilh. A les croire tous les deux, on vous croirait deux. N'avez-vous pas, vous-même, dit que pour l'un vous étiez une Antigone et pour le deuxième une tout autre? Dans ma quête de réponses, j'espérais découvrir la Vérité sur vous. Je suis un peu comme vous, si j'ose le dire, j'aime quand les choses sont entières, absolues. Vous allez peut-être me dire que «La seule chose absolue qui existe, c'est qu'il n'y a rien d'absolu». (J'ai oublié qui a dit cette phrase). Mais n'avez-vous pas vous-même refusé de vous contenter seulement d'une part du bonheur que vous offrait votre Oncle Créon? Qu'il soit entier, sinon vous n'en vouliez pas. C'est un peu comme ça mon cas. Je veux connaître la Vérité. Pas seulement sur vous mais aussi sur le monde et surtout sur moi. Je n'aurai peut-être jamais assez de réponses à mes questions et vous n'êtes peut-être pas la bonne personne à qui m'adresser mais ça ne m'empêche pas de continuer de chercher. Je ne suis pas d'accord avec celui qui a dit que «le bonheur se perd en le cherchant». Moi je pense que celui qui ne cherche pas, ne trouve rien. Je ne me vois pas en train d'attendre bêtement de voir ce que le sort m'a réservé et en être satisfaite.

Oui, mon histoire parle de perdre toujours et encore. Je suis peut-être maso, mais c'est ça qui fait le goût de ma vie. Un peu pimentée mais délicieuse. Je rentre en contradiction avec moi-même, je me cherche, je me perds puis je me retrouve, je tombe et je me relève. N'est ce pas la belle vie? Peut-être que quand il y aura moins de «peut-être» dans mes paroles, je connaîtrai la vérité!

Maintenant, si vous ne voulez pas me raconter votre propre version de votre histoire, c'est comme vous voulez (d'ailleurs, je suppose que vous êtes têtue comme moi!) Et si vous désirez me raconter à la place de ça l'histoire d'Orphée, je me ferai un plaisir à l'entendre...

Tendrement,

Fedoua.

 

       
         

Antigone

      Fedoua, Jeune fille qui veut connaître la Vérité, Vous avancez, doucement, puisque vous voulez tout savoir, et que, ce faisant, vous vous perdez et vous vous retrouvez, vous tombez et vous vous relevez. Ce que vous ne voyez pas encore c'est que, chaque fois, l'endroit où vous vous retrouvez et celui où vous vous relevez ne sont plus ceux où vous étiez avant. Votre temps passe, Jeune Fille, votre Destin marche, et même si vous trébuchez sur ses pas, vous n'êtes pas immobile. Aussi, volez, Jeune Alouette, volez, annoncez des aurores à venir, tracez-les dans votre ciel, roses et rouges comme une lumière qui saigne, vous suivez votre Destin et vous le suivriez aussi si vous le connaissiez à l'avance, car c'est la seule route qui vous est donnée.

Et puis, laissez les mots des autres. Laissez-les. Trouvez ceux qui bougent dans votre gorge, laissez leurs ailes se défroisser, donnez-leur la place de l'envol. Du fond de vous-même, du bout de votre solitude, là justement d'où je vous parle et d'où vous m'entendez...

Et j'ai bien écrit: d'où je parle, pas d'où Sophocle ou Anouilh parlent. Ceux-ci ont aussi écouté les échos du mythe, tels qu'ils se chuchotent depuis que les hommes ont besoin d'eux pour transmettre ce qui ne peut l'être autrement, puis l'ont raconté, avec leurs mots. Si vous voulez toucher la vérité d'Antigone, jeune fille, c'est à vous d'écrire une nouvelle fois son histoire, pas à moi de vous la raconter... Avez-vous compris?

Quant à Orphée... Cherchez-le en Thrace où il charmait les chênes, en Égypte où il voyagea, en Colchide avec les Argonautes, à la porte des Enfers où il réussit à infléchir Charon et Cerbère, cherchez-le retrouvant Eurydice et la perdant de nouveau, demandez-lui pourquoi il négligea ensuite Dionysos qui le livra aux Ménades, regardez-le mis en pièces par leur fureur et demandez vous s'il ne vous rappelle pas un dieu des égyptiens à la chair désunie (et souvenez-vous que les prêtres orphiques portaient le vêtement d'Égypte), parcourez le monde sur ses traces, puis levez les yeux vers le ciel, là où sa Lyre s'est inscrite pour tous les temps, et revenez me dire ce que vous avez entendu, votre place vous attendra toujours sous l'olivier qui m'abrite.

Antigone
         
         

metalleuz4ever@hotmail.com

      Chère Antigone aux discours insolites,

En lisant votre réponse, je vous ai reconnue. Toujours fidèle à vous-même…. Toujours avec vos paroles obscures qui peuvent sembler futiles au premier abord mais qui sont, en réalité, débordantes de significations profondes. Je vous ai relue encore et encore… Les mots sont restés les mêmes mais le sens changeait à chaque fois. Loin de moi le besoin d'essayer de vous comprendre, d'analyser les dédales de votre personnalité ou encore de me rapprocher de vous. De toute façon, à peine croit-on vous cerner que vous semblez déjà si loin.

En vous disant que ma vie est une tragédie, je n'espérais ni vous émouvoir, ni vous apitoyer. Je préfère qu'on me haïsse plutôt qu'on ait pitié de moi. Et si quelques maladresses de style vous ont fait croire que je me plaignais, sachez que c'est faux.

J'ai seulement perdu la joie de vivre. J'ai perdu l'espoir. Je me suis égarée en chemin. Vous avez tout de même raison, je devrais peut-être reprendre mon souffle et m'asseoir à côté de vous non pour réfléchir – car visiblement je réfléchis un peu trop- mais justement pour arrêter la course folle de mes idées… Pour l'instant, tout est confus et embrouillé dans ma tête. Le jour où tout s'éclaircira enfin, je pourrai peut-être vous parler de ma «tragédie». D'ailleurs, je commence à douter que c'en soit vraiment une. Ce qui me tourmente réellement c'est de ne rien y comprendre… En attendant, pourriez-vous me raconter une petite histoire? L'histoire d'une vie. La vôtre…

Avec toute mon admiration et mon respect,

Fedoua.

 

       
         

Antigone

      Fedoua, Jeune Fille à Qui manque le Souffle,

Voilà qu'il me faut prendre vos phrases et les démêler une à une, peigner votre discours pour en apaiser la chevelure, et essayer sans vous faire crier, d'en ordonner les boucles... Laissez ce soin à la très vieille dame que je suis -Quatre mille ans, n'est-ce pas le bel âge?-, et continuez de vous reposer à mes côtés. Je ne vous plains ni ne vous hais, je vous donne mon hospitalité, simplement.

Vous m'avez reconnue à ne pas reconnaître qui je suis, vous avez pris les mots que je posais près de vous et les avez lissés entre vos doigts comme les feuilles de l'olivier sous lequel nous sommes, ni grises et pourtant grises, ni vertes et pourtant vertes, ni argentées et pourtant argentées... Je vous l'avais bien dit, que l'olivier est un arbre sage, qui nous chuchote à l'oreille les caprices des vents et les rêves brouillés des cimes, et la chanson douce de ce qui est et de ce qui n'est pas, et de ce qui est comme ci et de ce qui est en même temps comme ça. (Un de vos poètes chantait cela aussi, un rêve étrange et pénétrant, une femme inconnue, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, vous connaissez cela mieux que moi sans doute?)

Vous m'avez reconnue et cependant vous saviez que vous ne vouliez ni me comprendre, ni analyser ma personnalité, ni vous rapprocher de moi, et vous m'avez cependant demandé de vous raconter mon histoire! Celle-là même que vous connaissez, par coeur (quelle jolie expression...) si j'en crois votre précédente lettre, ô Jeune Fille qui souhaite être bercée par le bruit des histoires qu'elle sait déjà... il était une fois... et l'enfant s'endort déjà...

Perdre le chemin, perdre l'espoir, perdre la joie, votre histoire à vous parle de perdre, perdre, toujours, et votre force fuit par ce trou rouge, et Eurydice partie aux Enfers vous ravit votre voix parce que vous ne pouvez deviner que vous chanterez de nouveau un jour sur d'autres rives. Si je devais vous raconter une histoire ce serait celle d'Orphée, et nous quitterions cet olivier pour aller nous asseoir sous ses chênes de Thrace.

Comprendre, ah comprendre...

Regardez: une alouette passe. Il n'y a rien à comprendre dans son vol. Et cependant elle vole et annonce l'aurore.

Ce jour, de Thèbes.

Antigone.