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Chapeau bas à Dialogus! Catherine Bourgault s'entretient avec René Podular Pibroch sur les arcanes du monde de Dialogus |
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Dialogus et les sciences
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| Q- Bonjour René Podular Pibroch. Comme
prévu, je propose que nous discutions de Dialogus et des
sciences. Il me semble que c'est un sujet très faiblement
couvert chez Dialogus. Dans la section «Sciences», un seul
homme, Albert Einstein, traite de ce sujet. Comment cela se fait-il? R- Euh...
avant de parler des sciences à Dialogus, permettez-moi de
gentiment vous corriger en disant un mot sur les sciences tout court.
Il y a deux grands types de sciences: les sciences de la nature (dites
aussi, plus improprement, sciences positives, sciences
«exactes», sciences dures) et les sciences sociales (dites
aussi, plus improprement, sciences de l'homme ou sciences humaines). Si
on tient compte de cette importante distinction, s'ajoutent
obligatoirement, au sein de l'aréopage de Dialogus, à
Einstein (physique), Sigmund Freud (psychologie), et Pierre Bourdieu
(sociologie). Je considère aussi crucial de joindre à ce
lot les fondateurs de sciences: Karl Marx (fondateur de la science de
l'histoire) et Nicholas Machiavel (fondateur de la science politique).
C'est un peu plus garni, mais c'est encore maigre. Votre question reste
donc parfaitement valide. Ah... les scientifiques de toute farine sont
tellement occupés. Et obnubilés... le voyage
extratemporel leur est peut-être fadaise comparé à
la découverte qu'ils sont sur le point de capturer au coeur de
leur propre phase historique... Q- Bien sûr, je réduisais à si peu l’étendue des sciences! L’expérience
Dialogus peut jouer le rôle de vulgarisateur dans cet univers qui
semble parfois bien inaccessible. Par contre, j’ai constaté que
les correspondants s’acharnent à questionner nos scientifiques
de tout acabit sur un point précis de leurs travaux. E=MC2 pour
Einstein, le communisme pour Marx, Le Prince pour Machiavel, Le
complexe d’Œdipe pour Freud, etc. Ne devriez-vous pas inciter les
internautes à découvrir d’autres facettes de ces
personnages parfois fort intimidants? Par exemple des pistes de
questions… R- Voici un
exemple de question, à mon sens fascinante, pour chacun de ces
scientifiques. Vous pouvez leur convoyer si ça vous amuse. Pour Einstein:
«On interprète souvent l'idée de relativité
comme une spiritualisation subjectivante de la matière. Tout
étant relatif, tout serait supposé dépendre du
point de vue d'un sujet sur le monde. Ce que vous défendez
pourtant est une relativité objective. Une corrélation,
une non indépendance bien réelle et matérielle des
«constantes» physiques. Que répondez-vous à
ceux qui croient que votre théorie fait
«disparaître» la matière et en fait une
affaire de points de vue subjectifs?» Pour Marx:
«Lutte de classe apparaît à première vue
comme une notion impliquant une action volontaire. Mais, pour vous, la
lutte de classe est une réalité qui peut être
involontaire et parfaitement indépendante des consciences.
Pourriez-vous vous en expliquer?» Pour Freud: «Des
esprits mutins pourraient suggérer que l'idée
d'inconscient comme vous la mobilisez est rien de moins qu'un paradoxe
insoluble. L'inconscient, disent-ils, est ce que j'ignore
intégralement et ce que j'ignore intégralement ne peut
pas me déterminer. Pourquoi ne pas alors lui
préférer l'idée de subconscient, plus compatible
avec la quête analytique?» Pour Bourdieu:
«Le marché des biens symboliques est-il aussi autonome que
vous le prétendez? Pourquoi ne serait-il pas qu'une
magnification fétichisante du marché des biens
matériels?» Pour Machiavel: «Une oligarchie est-elle inévitablement ploutocrate?» Vous
avez tellement raison, Catherine. Au lieu de pinailler toujours sur les
mêmes stéréotypes, il faut développer
l'attitude de se nourrir du détail de la science de ces titans
du passé. Le nombre de sujets que ces monstres peuvent aborder
est infini. Ils ont habituellement une opinion très
articulée sur tout. Q- Merci pour ces suggestions. Je laisserai aux internautes le plaisir d’élaborer sur ces sujets passionnants. Les
sciences évoluant si rapidement, croyez-vous que l’apport de ces
anciens puisse paraître démodée aux yeux de
certains? Qu’arrive-t-il par exemple si on discute avec Einstein d’un
sujet plus moderne dont le célèbre homme n’aura pas eu
connaissance à son époque? R- Einstein
est un homme de principe, dans tous les sens du terme. Il
élabore les principes (fondamentaux) d'une physique, donc un
grand nombre des découvertes actuelles sur le cosmos et sur la
microstructure de la matière se répercutent dans sa
théorie. C'est un homme de principes aussi au sens moral. Il est
improbable qu'il se ferme à une idée nouvelle issue du
futur. L'esprit du scientifique reste toujours ouvert et sagace. C'est
une sorte de serment tacite à la quête scientifique qui
les lie très solidement. De plus, les faits du futur les
passionnent car l'esprit scientifique est inévitablement un
esprit prospectif. Mon esprit par contre est un esprit de l'escalier.
Me permettez-vous d'ajouter un petit codicille à la question
précédente? [Ici je présume que vous m'y autorisez, gentille comme vous êtes.] Eh
bien une expérience fantastique, c'est aussi d'intervertir les
champs scientifiques. Questionner Einstein (qui était
socialiste) sur la lutte des classes ou Marx (grand admirateur de
Darwin) sur les lois de la physique ou de la biologie. Questionner
Bourdieu sur l'inconscient freudien ou Freud sur l'impact des champs
sociologiques sur l'appareil mental. Ces personnages sont captivants.
Il faudrait indubitablement plus de scientifiques à Dialogus. Q- Quelle idée géniale! Dites-moi donc : quel est le scientifique, tous types confondus, que vous voudriez voir s’installer chez Dialogus? R- J'en
dénombre quinze: Marie Curie, Louis Pasteur, Charles Darwin,
Antoine Laurent de Lavoisier, Galilée, pour les sciences de la
nature; Evariste Galois (mort en duel à 20 ans), pour les
mathématiques; Ferdinand de Saussure, Alexis de Tocqueville,
Franz Boas, Bronislav Malinowski, pour les sciences humaines et
sociales. Vous pouvez ajouter trois ancêtres des sciences:
l'alchimiste Nicolas Flamel, le barbier et chirurgien Ambroise
Paré et le «philosophe» Francis Bacon. J'ajoute un
faux scientifique crétin qui a fait chier l'URSS sous sa
dictature de biologiste anti-généticien pendant des
années, qui est devenu célèbre par sa bêtise
et que j'aimerais bien asticoter un peu: Trofim Denissovitch Lyssenko.
Et je ferme la marche avec une championne de science appliquée
qui a fait beaucoup pour la promotion de la rationalité
scientifique, notamment en matière de nutrition des malades et
d'intendance sanitaire (il faut lire et méditer ses remarquables
NOTES ON NURSING), une vraie grande dame: Florence Nightingale. Et vous? Q- Ouf! Difficile de vous égaler! Disons
qu'en plus de Galilée que j’affectionne, il y a deux autres
hommes à qui j’aimerais écrire. Tout d’abord au plus
grand astronome de l’Antiquité, Hipparque, dont les
découvertes sont fascinantes pour son époque et sans
comparaison avec celles de ses contemporains. Puis, au médecin
Hippocrate, à qui nous devons entre autre notre éthique
médicale. En terminant, avez-vous un dernier conseil pour nos visiteurs tentés par les scientifiques de Dialogus? R- Garder
à l'esprit le fait que les scientifiques du passé ont une
idée assez lacunaire de ce que l'histoire a retenu de leurs
travaux. Le meilleur exemple de cela, c'est Kepler, l'astronome qui a
eu la main heureuse en spéculant que les orbites des
planètes étaient elliptiques plutôt que
circulaires. Il nous annonce cette découverte en un galimatias
opaque lui-même noyé dans un salmigondis irrationnel de
numérologie planétaire et de spéculations diverses
sur le contenu du cosmos. Il faut donc approcher notre homme de science
en se mettant à son niveau, c'est-à-dire au niveau de son
temps. Il est aussi toujours captivant d'aborder avec des scientifiques
des sujets non scientifiques: goûts musicaux et picturaux,
options politiques, loisirs, amours... Q- Ce sont de très bons conseils, surtout le deuxième. Merci Pibroch pour cette éclairante perspective. À la prochaine donc! R- J'y
serai. Même si ce n'est pas celui d'Hippocrate, c'est quand
même un serment que je vous fais là, chère
Catherine. Catherine Bourgault – Mai 2005 |
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