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Chapeau bas à Dialogus! Catherine Bourgault s'entretient avec René Podular Pibroch sur les arcanes du monde de Dialogus |
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Le personnage fictif
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| Q- Bonjour Pibroch! Dialogus permet de correspondre avec des personnalités disparues à notre époque. Pour les sceptiques, c'est déjà un choc! Mais vous proposez aussi des échanges avec des personnages fictifs, de roman, de mythe, de BD, de cinéma. Croyez-vous que le personnage de fiction attire le lecteur plus ou moins que la personnalité réelle? R- Beaucoup plus. Je dirais même que c'est en fait la part de fiction dans le personnage historique qui nous attire et nous interpelle, bien plus que le contraire. On croit que l'aventure est extratemporelle mais en fait elle est toujours modale. Nous ne sommes pas fascinés par une exploration du passé mais par une investigation des possibles et au nombre des possibles quoi de plus séduisant que l'impossible. Et c'est là que la fiction entre dans le tableau. Croyez-moi, converser avec Lucky Luke ou Rose DeWitt Bukater, c'est à vous couper le souffle d'exaltation. Q- Les mythes ou les figures légendaires, au cours des siècles, ont adopté mille et un visages, mille et une interprétations différentes et c’est sans compter les adaptations cinématographiques modernes qui viennent brouiller le tableau. Comment ne pas se frapper à un mur d’incompréhension dans les échanges avec de tels personnages fictifs à la personnalité multiple? Je prends par exemple le cas de Morgane la fée, qu’on a dit tour à tour prêtresse du lieu de sérénité par excellence, Avalon, et sorcière maléfique ayant joué un rôle crucial dans la chute de Camelot. Où se situer entre le bénéfique et le maléfique qui l’environne? R- Le dialogue entre la multiplicité des possibles est voué au beau risque cacophonique. D'interagir avec Morgane ou Merlin ou Achille on découvre vite que les personnages légendaires que l'on rencontre sur Dialogus ont déjà canalisé un faisceau d'options et l'a stabilisé. Vous ne rencontrerez pas Morgane-N’importe-Quoi ou Merlin-N’importe-Qui. D'interagir avec le personnage, de le sonder, de le creuser, vous allez vite découvrir que vous avez affaire à la Morgane de telle version spécifique, au Merlin de telle autre version spécifique. Cela vous causera joie ou déconvenue mais il faudra vivre avec. Les personnages de fiction et de légende de Dialogus ont une solidité: celle de l'option fondée dans un des faisceaux de la légende. Et quand les correspondant(e)s les confrontent à leurs préférences, si celles-ci sont autres, nos légendaires et nos fictionnelles résistent, les toisent et continuent leur chemin. Q- Alors à nous, pauvres mortels réels de s’adapter et de se prêter au jeu en toute innocence, purgés de toutes nos idées préconçues! Mais puisque nous parlons de Morgane, dites-moi donc à quelle Morgane nous sommes confrontés chez Dialogus? R- Vous avez bien raison d’insister sur Morgane, Catherine, car l’exemple est excellent. La Morgane de Dialogus est une fée amante de Merlin et capable de le battre à tous les jeux de la magie. Mais Morgane est aussi un tas d'autres choses, comme le corrobore clairement le monumental Arthurian Litterature in the Middle Age - A Collaborative History édité en 1959 par Roger Sherman Loomis, Clarendon Press, Oxford, 574 p. Cet ouvrage, qui fait autorité, montre que fonction des courants, des genres, et des traditions nationales, Morgane a pu être (la liste n'est pas exhaustive): une fée se changeant en corbeau à volonté (Loomis et Alii 1959, p. 43), une pure déesse dont le vrai nom serait Morganis (Loomis et Alii 1959, p. 55), une des filles sans frère du roi Avalloc (Loomis et Alii 1959, p. 66), une fée aquatique d'origine bretonne (Loomis et Alii 1959, p. 66), une fée qui attira Arthur à Avalon avec l'aide de ses huit soeurs, toutes fées comme elle (Loomis et Alii 1959, p. 92), la reine ou la cheftaine célibataire des dames d'Avalon (Loomis et Alii 1959, p. 108), la mère d'Yvain qu'elle n'a pas eu d'Arthur (Loomis et Alii 1959, p. 120), la maîtresse passionnée et amoureuse de Guinguamor, Seigneur d'Avalon (Loomis et Alii 1959, p. 163), la fée guérisseuse qui panse les plaie d'Érec, mais qui dans une source subsidiaire vire au mec, nommément le médecin d'Arthur du nom de Morgan Tud (Loomis et Alii 1959, p. 195), une nymphe surnommée la dame de Noiroison ou encore Morgain la Sage qui file un onguent magique à Yvain (Loomis et Alii 1959, p. 198), et enfin la soeur non incestueuse d'Arthur (Loomis et Alii 1959, p. 258). Une autre source qui échappe à ma mémoire fait de Morgane ou Morgausse la tante du roi Arthur. L’option défendue dans le remarquable film Excalibur de John Boorman (1981) d'une soeur ou d'une demi-soeur amante incestueuse d’Arthur est-elle aussi bien attestée. Mais il est difficile de décréter quoi que ce soit de façon unilatérale. Alors vous voyez d’ici le topo. Les correspondant(e)s ont jeté l’ancre dans une autre des versions et la vraie Morgane - la nôtre évidemment - ne se laisse pas forcer comme ça dans un faisceau de traditions autres que celle qu’elle sent et dont elle vibre. Alors le crêpage éclate. Cela donne des échanges particulièrement fascinants. Q- Le moins qu’on peut dire c’est que Morgane est un personnage extrêmement complexe, d’autant plus passionnant à découvrir et à déchiffrer. Dans le cas des personnalités historiques réelles, leur présence sur Dialogus dépend d’une condition inexorable : leur mort dans le monde réel, à notre époque. Dans le cas des fictifs, comment procédez-vous? Par exemple, un personnage de BD, dont l’auteur est encore vivant, ne peut être présent sur Dialogus, est-ce exact? R- Absolument exact. Notre bon maître Dumontais est submergé sans arrêt par cette tempête ininterrompue des Roger Rabbit, Dragon Ball Zy et autres Harry Potter qui témoignent sans désemparer de la vigueur et de la jeunesse sans complexe du phénomène Internet. Tous ces braves et tous ces vaillants doivent rester au portillon parce que l'équipe impliquée dans leur création n'a pas encore pris ses justes distances avec la vie. Une autre option de Dialogus se manifeste sur les personnages de fiction à la pérennité en écho. L'exemple cardinal ici c'est Morticia Addams. La grande dame sombre fut l'héroïne de deux séries télévisées, de plusieurs films etc. Nous nous en tenons alors cap clair sur la Morticia Addams contrôlée d'origine, celle qui fut personnage de bande dessinée au New Yorkers dans les années 1930. Tant pis pour les autres versions. Dialogus reste constant dans son rapport à la fiction comme dans son rapport à l'histoire. La saine distance est de mise. Q- C’est tout à fait justifié. Ça me fait penser au cas de la Petite Sirène, du conte d’Andersen, mais que tous les jeunes de la nouvelle génération ne connaissent pas, faute d’avoir connu uniquement celle de Walt Disney. C’est une chance pour les Dialogusiens avertis de revenir à la source et d’explorer la naissance de leurs personnages fictifs favoris, d’observer leurs évolutions, de constater leurs transformations, voire leurs métamorphoses, qui ont façonné leurs figures modernes. R- Walt Disney est un saboteur inénarrable. Il a effacé notre imaginaire polymorphe et l'a remplacé par ses petits mickey monochromes, unidimensionnels, unilatéraux et déprimants. L'histoire va juger le personnage et son entreprise très sévèrement. Si jamais il sort de son cube de glace fictif et débarque à Dialogus, on va lui crier un peu dans la caverne des naseaux sur la question de la diversité de la fiction. Alors dites-moi, Catherine, votre personnage fictif favori de Dialogus, ça ressemble à qui? Q- C’est difficile d’arrêter ma préférence sur un seul choix. J’aime le personnage des liaisons dangereuses, la marquise de Merteuil, ainsi que son célèbre correspondant, le vicomte de Valmont. J’adore Antigone, la princesse rebelle thébaine. Je m’esclaffe en lisant les réponses de Gaston Lagaffe. Je trouve la Belle irrésistible… Je les aime tous! Mais vous, cher ami, dites-nous plutôt vers quelle personnalité fictive va votre préférence. R- Je suis fidèle à mes fixations: Cassandre, toujours Cassandre. Voyez-vous, ce qui est grand chez un personnage de fiction c'est la charge de la dimension fictive qui l'enrobe. Vous mentionnez fort pertinemment Gaston Lagaffe. L'extraordinaire aptitude qu'il a à métamorphoser la situation la plus anodine en un tumultueux désastre procède d'une puissance fictive sur laquelle repose le tout de notre plaisir et de nos attentes le concernant. C'est comme avec un super héros dont on attend qu'il déballe ses pouvoirs. Chez Cassandre, c'est évidemment l'aptitude qu'elle a à prédire l'avenir combiné au sort de n'être jamais cru qui nous enrobe d'un halo tragique paradoxal, poignant et remarquable. On a envie de descendre dans ce monde et de secouer chaque troyen et chaque troyenne par les épaules pour qu'ils croient Cassandre. À Dialogus, j'attends encore qu'un correspondant lui demande de prédire l'avenir et qu'elle nous dise quelque chose que personne ne croira. J'en reste la gorge nouée chaque fois que j'entre en son officine. Q- Mais, Pibroch, ne savez-vous donc pas que Cassandre ne peut plus prédire l’avenir? Ou du moins, c’est ce qu’elle raconte! Elle dit que son don l’a abandonné depuis qu’elle a subi le viol d’Ajax le Locrien. La croyez-vous? R- Bien sur que non! Je suis complètement subjugué par le sort ensorcelant cette grande princesse. Il m'est donc impossible de croire Cassandre quand elle fait une prédiction, même une prédiction négative comme: «je ne prédirai plus jamais l'avenir». Mon oeil, grande princesse! Un jour (re)viendra! Voyez-vous ce qui se passe ici, Catherine? Vous me capturez en flagrant délit. J'exemplifie ce que je décrivais tout à l'heure sur le cas Morgane. J'ai jeté l'ancre sur Cassandre devineresse et je ne veux pas démordre de ce beau rêve. Que nous sommes donc têtus et fixistes quand il s'agit de ce qui reste pourtant la plus flexible des modalités: la fiction! Allons, vos souhaits maintenant. Le personnage de fiction que vous voudriez voir débarquer à Dialogus? Q- Voyons voir… Je crois bien que si Lestat le vampire se présentait, j’en aurais une attaque de joie. Encore mieux, avoir la possibilité de discuter avec Jean-Baptiste Grenouille, l’homme aux fantastiques capacités nasales, du roman le Parfum, de l’Allemand Patrick Süskind. Et vous? R- Moi, c'est Proserpine. Petite déesse agricole tranquille qui présidait à la montée des graines, la voilà qui se fait accrocher par Pluton. En ne lui demandant son avis qu'à demi, il la catapulte reine des enfers et son épouse. Cérès, mère de Proserpine, furax, couvre la terre de givre, de neige et de glace tant qu'on ne lui ramène pas sa petite fille aimée. Bordel planétaire, Jupiter s'en mêle. Proserpine, la seule à rester posée dans la tempête, fait froidement la part de sa responsabilité envers ses sujets du monde des ombres et l'amour riant de sa mère. On coupe l'entente en deux. Proserpine passera six mois avec un roi des enfers qu'elle aime de l'amour respectueux qu'inspire le devoir du statut de reine d'un royaume tumultueux. Elle passera les six autres mois sur la terre et dans les champs à exercer ses fonctions céréalières antiques. Cérès, fidèle à son amour maternel sans compromission, ne couvre désormais la terre de givre et de neige que la moitié du temps. L'autre moitié, c'est l'explosion de la joie printanière et estivale découlant du retour de Proserpine. La grande reine mythologique, belle et calme, dont le sort marital dicte le mouvement des saisons mérite un ou deux petits électro-plis respectueux, vous ne croyez pas? Q- Sans aucun doute. En fait, je suis une grande passionnée de mythologie. Je pourrais vous nommer plusieurs personnages à qui je voudrais poser mille questions, mais peut-être aussi que je serais déçue… Savez-vous qu’Achille, dans une de ces lettres, a raconté cette belle histoire que vous venez d’évoquer? Sur ce, et bien que nous puissions continuer longtemps ainsi, je vous remercie et vous propose notre prochain thème : Dialogus et les sciences. Qu’en dites-vous? R- Le bouillant Achille devait parler de Perséphone et de Déméter, les équivalentes grecques de mes romaines, Proserpine et Cérès. Je préfère les Romaines, à cause de cette petite déesse pousseuse de graines qu'était Proserpine dans le Latium avant que les mythologies grecques et latines ne fusionnent et qu'elle soit assimilée à Perséphone. On ne s'en sort pas avec la fiction, on accroche toujours son ancre en un point spécifique. Dialogus et les sciences, c'est un très beau thème. Mais avant de conclure sur la fiction, je m'en voudrais de ne pas mentionner l'accession d'un personnage central au statut d'être fictif: Dieu. Un collectif des personnalités historiques et fictives de Dialogus est arrivé de concert, lors d'un événement capital intitule L'AFFAIRE DIEU, à la conclusion que le Dieu de Dialogus n'était pas un vrai Dieu. Ce dernier n'a pas démordu pour autant et il continue d'opérer chez nous avec un grand succès comme... Dieu de fiction. Le seul vrai Dieu, peut-être... Au plaisir. Pibroch Q- Nous reparlerons de dieu, promis. Tiens, je vous annonce qu’après les sciences, nous parlerons des religions chez Dialogus. Ça vous va? R- Bien sûr.
Catherine Bourgault Avril 2005 |
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