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Henri-Frédéric Amiel

     
   

Opinion sur les Américains

    Monsieur Amiel,

On condamne souvent les Américains. On dit qu'ils sont matérialistes, superficiels, qu'ils ne pensent qu'à l'argent, qu'ils sont impérialistes, qu'ils veulent conquérir la planète, ils font des guerres pour s'enrichir. Et autres choses.

Cependant, il ne faut pas oublier que les deux régimes les plus criminels de l'histoire, le nazisme et le communisme, ne viennent pas des États-Unis mais de l'Europe.

L'Amérique est une terre de liberté. Jamais de guerre avec ses voisins.

Au plaisir de vous lire.

Raymond Paradis


Cher Monsieur,

La valeur morale de l'Amérique a bien souvent fait l'objet de mes réflexions. Je n'aurai pas la présomption de vous renvoyer à toutes celles qui parsèment mon journal à ce sujet. Permettez-moi donc de vous répondre brièvement, en vous faisant grâce des nuances qui ont coloré différemment mes pensées au long de plusieurs décennies.

Avant tout, ceci qui me semble important: il n'y a point de vérité absolue. Ainsi la liberté illimitée de la concurrence, le suffrage universel, la séparation de l'Église et de l'État, sont des principes utiles, funestes ou encore indifférents suivant les populations qui les appliqueraient. Les principes ne sont pas bons en eux-mêmes et en toutes circonstances. Le croire est disette de la pensée. Cela éclairci, vous comprendrez dans quel esprit il convient d'entendre mes observations à propos de nos amis d'Outre-Atlantique.

Vous vous faites manifestement le chantre des Américains. Certes. J'ai décrit maintes fois les prodiges techniques et les innovations sociales, morales même, apparus dans ce grand pays. J'ai cependant rarement parlé de l'Amérique sans de fortes réserves. Pourquoi? Les critiques que je pourrais lui adresser sont celles que je formule à l'égard de la démocratie. L'égalité posée en principe absolu est l'axiome de ce régime; or, c'est l'inégalité d'aptitude, de talent, de lumières, de vertu, de mérite qui me frappe partout. L'Amérique montre où nous allons: ce n'est pas au respect des supériorités réelles, à la gradation de l'estime, à la préoccupation des devoirs; mais tout au contraire à l'arrogance croissante des blancs-becs, à l'énergie des appétits, à l'impatience de toute subordination. Il me faut donc faire violence à mon sentiment du vrai, à ma sincérité critique pour l'accepter. Cependant la démocratie existe; c'est peine perdue de noter ses travers et ses ridicules. Tout régime a les siens, et ce régime est encore un moindre mal. Tout bien considéré, et malgré mes nombreuses réticences, à mes yeux, l'homme parfait serait l'Américain corrigé par la culture de tous les peuples de l'Ancien Monde.

Permettez-moi d'attirer votre attention sur ce que j'ai appelé la loi d'ironie: tout principe poussé à l'absolu produit le contraire de ce qu'il semble vouloir. Vous sentez déjà que j'appliquerai ma loi d'ironie aux prétentions de l'Amérique à l'égalité, à la liberté, dès lors que ces notions sont envisagées comme des absolus.

Vous proclamez que l'Amérique est une terre de liberté, en paix avec ses voisins, sans intentions impérialistes et qu'on ne peut la comparer à des régimes criminels. Je vais vous répondre et croyez bien, cher Monsieur, que ce n'est qu'avec répugnance que je vais vous faire de la peine. Il y a quelques jours, dans une assemblée, un concitoyen revenu du Guatemala où il avait fait fortune, après avoir évoqué perroquets et alligators, nous a fait part du sentiment de sujétion craintive à l'égard de l'Amérique dans lequel vivaient ces populations. Voilà pour l'impérialisme.

En violation de toutes les lois de neutralité et de la guerre ainsi que celles de la prudence et de l'humanité, l'Amérique occupa la Floride et contraignit l'Espagne à la lui céder. Voilà pour la paix avec ses voisins.

J'ai lu attentivement Tocqueville et Michelet, et, à propos du sort réservé aux Indiens d'Amérique pendant la conquête de l'Ouest, j'ai lu le mot extermination. Voilà pour la comparaison avec des régimes criminels.

J'ose espérer que vous commencez à comprendre pourquoi je ne m'agenouille pas devant l'Opinion, devant le Journalisme, devant le Suffrage universel, devant la Démocratie, devant l'Américanisme: un moindre mal n'est pas un bien, et une Fiction n'est pas une vérité. Voilà les raisons pour lesquelles j'estime que l'Amérique n'est pas un pays modèle et que l'américanisme est un idéal qui n'est pas assez séduisant pour être imité, importé, préconisé.

Veuillez me croire, cher Monsieur, votre

Henri-Frédéric Amiel


Cher Monsieur Amiel,

J'ai lu avec intérêt votre opinion sur les Américains. Je respecte votre opinion, mais ne la partage pas à tous les points de vue. Vous le dites bien: il n'y a pas de vérité absolue.

Mes bonnes salutations.

Raymond Paradis