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Henri-Frédéric Amiel

     
   

La santé d'Henri-Frédéric

    Cher Henri-Frédéric,

Me sentant aujourd'hui particulièrement bien, je me demandais comment allait ta migraine d'hier, 12 juillet 1878... Si ta santé le permet, n'hésite pas à me donner de tes nouvelles.

Bien à toi,

Alain Vaessen


Merci, cher ami, de vous informer du moindre de mes bobos. Il ne s'agissait pas de migraine mais d'une lourdeur, d'une pesanteur, d'un avachissement plus proche du malaise moral que d'une atteinte à la santé et, en ce sens, sans doute, est-ce pire… Mais je vous dois un second remerciement: recevoir un signe amical depuis Bruxelles me fait ressouvenir de mes voyages de jeunesse, puis d'homme mûr. En 1843, alors que je me rendais à l'université d'Heidelberg, j'ai fait étape dans la récente capitale de votre jeune pays. Je me souviens parfaitement d'une soirée à la Monnaie, on y donnait Robert le Diable de Meyerbeer. J'ai retrouvé le théâtre, rénové après l'incendie des années 50, durant mon séjour en 1873, j'allais faire provision de santé à Scheveningue après avoir fait provision d'amitié à Bruxelles. Un ami pasteur m'offrit l'hospitalité. Il exerçait son ministère à la chapelle du palais de Charles de Lorraine, temple protestant depuis le premier empire. Les Suisses y étaient encore nombreux. Le temps n'était pas éloigné où les négociants émigrés s'étaient groupés dans le quartier de la rue Ducale, devenue, de ce fait, rue des Suisses! Ils étaient influents mais discrets. Ainsi, les origines genevoises de l'un de vos plus fameux bourgmestres, Anspach, petit-fils d'un pasteur réfugié dans les Pays-Bas autrichiens, sous la protection de l'édit de tolérance de Joseph II, sont peu connues. J'ai visité vos églises, vos musées, jusqu'à celui de votre peintre romantique Wiertz. Rue d'Isabelle, j'ai eu une pensée pour Currer Bell, l'auteur de «~Jane Eyre~». Cette héroïne me fait songer à la plus fidèle de mes amies, Fanny Mercier, ma première éditrice et cette pensée en fait surgir une autre, nuancée de regret, suscitée par des informations et sur l'époque à laquelle vous vivez et sur le dernier état des éditions de mes écrits. Dialogus, je l'en remercie, vient de me les communiquer. Je vous livre mon sentiment à ce sujet. Récemment, deux de vos compatriotes ont publié, sous le titre d'Égérie, ma correspondance avec une autre de mes amies, Louise Wyder. Sans doute, ont-ils reçu l'appui de M. Dimitrijevic, mon éditeur à Lausanne, conseillé par Tolstoï, qui avait fait de mes modestes pensées quotidiennes son livre de chevet, j'eusse préféré cependant la publication de la correspondance que Fanny Mercier et moi échangeâmes, bien que nous habitions tous deux à l'ombre de la cathédrale St-Pierre. Mes amis belges ont sans doute reculé devant la masse que représentent deux milliers de missives. Je les absous de leur avoir préféré trois centaines de billets échangés entre Égérie et moi sur trente années. D'autant plus que le résultat est remarq… halte-là! je m'aperçois que je cède à un travers des temps modernes, et que, moi aussi, je glisse de la confidence à l'information et de l'information à la — comment appelez-vous ce… cette… manière subtile de faire ce que de notre temps nous appelions de la réclame — faire de la «promo». Oui, moi, le plus discret de tous ceux qui ont touché une plume, je me surprends à faire de la promo! O tempora, o mores! Mais la vérité ne peut rester sous le boisseau, elle me force à ajouter Égérie se trouve dans toutes les bonnes librairies de votre royaume et que dans celle que l'on nomme La Licorne, rue Xavier De Bue, à Uccle, l'on offre, oui, l'on offre! à l'achat Égérie, un joli volume consacré à la plus jolie de mes amies, Élisabeth Guédin, celle que j'appelais Nada. Mais pardon, cher ami, de vous entretenir uniquement de ma Wenigkeit alors que, sans doute, votre mot à propos de ma migraine vous a-t-il été dicté par les souffrances d'un mal qui ne vous épargne guère. Il me revient que vous avez accepté récemment une lourde charge. Je me souviens de mes présidences de sociétés et d'instituts genevois, elles m'ont valu force contrariétés, vite dissoutes dans mon journal, mais j'y ai aussi récolté quelques migraines: j'allais les promener sur les douces rives du Léman, rafraîchissant ainsi mes yeux et mon coeur. Vous savez que le paysage est un état de l'âme et qui apprend à lire dans l'un déchiffre aisément l'autre. Certes, rien dans votre pays ne rappelle ces rives enchanteresses, mais les vertes campagnes de votre doux pays de Brabant vous inspireront le calme et la paix. Je vous recommande les paisibles environs de Hal, de Vilvoorde, ils vous protégeront des mesquineries que la société suscite comme le marais engendre les moustiques. Prenez soin de vous, portez-vous bien, c'est le voeu de votre ami lointain.

Henri-Frédéric Amiel