Bergère
écrit à

   


Henri-Frédéric Amiel

   


La fatigue
 

   

Cher Amiel,

Puis-je vous appeler Amiel et pas Henri-Frédéric? C'est plus court et ça fait nom d'ange, l'ange de l'introspection.

Je vous écris car j'étais en train de me parler à moi-même depuis quelques heures, me demandant avec qui je pourrais partager toutes ces réflexions absurdes et existentielles, quand une force bien connue (le désir d'être connectée) me poussa à surfer négligemment, et voilà, je tombe par hasard sur Dialogus, et comme j'ai l'impression que vous répondez au courrier, me voilà écrivant...

J'étais donc en train de réfléchir à la fatigue. La fatigue existentielle. J'ai trente-trois ans et je suis de plus en plus fatiguée.

Attention, je ne suis pas une vulgaire dépressive ayant besoin d'un thérapeute. Je ne veux pas guérir, je ne veux pas de conseils ou d'un soutien. Je souhaite échanger avec vous car je vous crois honnête envers vous-même et fin connaisseur des mouvements de l'âme. Je voudrais avoir votre opinion sur ce que je ressens, savoir si vous connaissez ces états d'âme.

Alors voilà, la vie me fatigue parfois au point que je deviens incapable de faire semblant. C'est très dur car il faut que je m'isole dans ces moments-là, personne ne doit entrer en intéraction avec moi car je me sens trop dangereuse. J'ai peur de faire s'écrouler tous les châteaux de cartes avec le mien (Ça me fait penser à ces suites de sucres qui forment un dessin, si l'on fait tomber le premier sucre il s'ensuit une réaction en chaîne fort jolie mais destructrice). Peur qu'ils se rendent compte à quel point je me fous de tout, je me force pour tout, je fais semblant de me projeter dans l'avenir avec eux pour qu'on me laisse tranquille. Peur qu'ils se rendent compte aussi de l'inanité de la vie.

Quelle chance ont les gens de coller à ce point avec leur vie! D'enchaîner les actions, d'être pris par les choses... Ils me font penser à des animaux qui ont toujours l'air de savoir ce qu'ils veulent. D'ailleurs les animaux me fascinent; aujourd'hui j'ai observé des poules pendant deux heures, c'est fou comme elles semblent bien dans leur peau! Leur itinéraire est certes aléatoire mais le but est clair: picorer, tout et n'importe quoi mais picorer.

Ou ma mère faisant son repassage avec la même expression que le chat qui fait sa toilette. Mon copain qui va au cinéma avec la même jubilation que le chien pour la promenade-pipi du soir. Quelle chance! Je veux être une bête! Pourquoi suis-je exclue du règne des choses simples et évidentes? Pourquoi n'ai-je pas la force d'aller vivre dans un ashram au milieu des tarés?

Avez-vous déjà ressenti cela?

Bergère



Oui, Bergère, appelez-moi Amiel, ma voix, en écho, vous répondra Amie.

Oui, j'ai connu à peu près toutes les formes de la dépression et je me sens séparé des autres par une paroi de verre. Vaut-il la peine de vivre? C'est la question qui me revient chaque matin, quand je me recueille bien sincèrement. Ce n'est pas tant la désillusion et la déception qui me menacent, c'est un doute profond, l'isolement amer, l'apathie aride. Je ne compte sur rien; c'est pourquoi, comme vous,je suis las de tout. Je redoute le bonheur comme un piège, l'entraînement comme une embûche, la joie comme un hameçon perfide, et tout espoir comme une sorte de boîte de Pandore, pleine de regrets et de douleurs. D'où provient cette défiance sans borne de la destinée? De la nécessité de vivre toujours avec moi-même, et de ne m'appuyer que sur moi, c'est-à-dire sur rien? De déceptions précoces? D'une protestation intérieure générale qui, les grands désirs une fois trompés, ne veut se rabattre sur
aucune compensation mesquine? Combien de fois ai-je dû ranimer ma conscience? Ranimer ma vitalité? Combien de fois mes diables bleus ne m'ont-ils pas persécuté? Ils me chuchotaient à l'oreille en ricanant: tu n'es qu'un imbécile, tu ne sais que perdre ton temps, tes facultés, tes forces; tu laisses tout échapper: réputation, santé, plaisir, tu manques la vie, tu t'éteins, tu te contractes, tu t'hébètes; tu es déjà médiocre et vulgaire, tu marches à la nullité, et au crétinisme. Ma dernière et funeste joie est de me souffleter de mes mains, et de savourer la lie amère de mon calice.

Combien de fois, Amie, ai-je senti la vie retomber sur moi, ma jeunesse pleurer sur elle-même, je sentais toutes les Madeleine éplorées qui se cachent dans les recoins de l'âme se réunir pour mener deuil dans le forum de ma conscience! Je n'avais pas vingt ans que déjà je connaissais ces rapides déchirements du rideau de la vie, qui laissent apercevoir le gouffre, l'abîme en nous. On passe des mois et des mois à s'habituer aux mesquines platitudes, aux pauvretés insipides de l'existence, à se blottir dans le coin sa cellule.

Avoir éprouvé un moment l'éternel, l'infini, le divin, cela justifie peut-être la vie. Pourtant avoir communiqué cette intuition à d'autres, l'avoir concentrée quelque part et léguée après soi, est meilleur encore; avoir dépensé son cœur et rassemblé sa pensée, avoir aimé et produit, ce sont les deux rêves qui restent inaccomplis pour moi. S'être donné complètement, c'est le vœu de la nature individuelle. S'être donné dignement, c'est le désir secret du cœur. De tout cela je n'ai que l'ombre. Aussi, suis-je, comme il y a vingt ans, un être purement provisoire, posé sur l'existence comme l'oiseau sur la branche. Je me suis prêté à la vie sans pouvoir me faire illusion sur le vide profond que je traîne partout avec moi.

La bataille de la vie pour des misères, ne vaut pas ce qu'elle coûte. Tout ce qui m'est encore accessible ne me donne plus l'illusion du bonheur et je rougis de vouloir avec énergie ce qui, obtenu, me serait indifférent. Combien de fois, Amie, me suis-je répété, tu flottes au hasard, tu n'es plus rien qu'un brouillard triste et tu dois cacher ces tristesses aux quelques amitiés qui te restent, pour ne pas les affliger sans générosité ou les aliéner sans prudence ou les scandaliser sans remède! Ceux qui t'aiment le mieux ne se doutent pas de
ces déluges sombres qui t'envahissent, de ces éruptions de détresse silencieuse qui te reviennent dès que tu es seul à seul, et que tu dis à ton âme: «À nous deux maintenant». Si tu étouffes un matin dans ce vide ténébreux, qui se doutera de tes angoisses? Du reste, nous vivons en étrangers les uns aux autres, et un simple plancher sépare autant nos existences que les abîmes de l'espace séparent les
planètes.

J'ai compris très vite, Amie, que je ne serais jamais heureux dans ma ville natale, dans ce milieu antipathique. Seulement, j'ai persévéré par sens civique, débonnaireté et indolence. Il m'a d'ailleurs semblé facile de renoncer au bonheur, car -je vous confie cette sotte idée- je croyais mourir jeune! Mais avec la cinquantaine, cette chimère éclate. Il se trouve que tous les besoins étouffés réclament, et que l'on
regrette tous les sacrifices faits si légèrement à trente ans. La vie intérieure qui avait paru pouvoir remplacer l'autre se montre vide, le renoncement paraît un os creux et on se trouve dupe comme les religieuses qui regardent passer la famille, la joie, le travail, le devoir dans les rêves de leur triste cellule, lorsque l'âge a semé l'argent dans leurs cheveux.

Je vous laisse voir le fond de mon âme, Amie, comme vous m'avez laissé apercevoir la vôtre. Je respecte votre refus d'aide, votre refus de «guérir» -guérit-on de la lucidité? Cependant cette même lucidité m'oblige à reconnaître que ces étouffements désespérés et ces abattements mornes ne sont qu'une demi-vérité. Il ne faut pas isoler la nuit du jour et l'hiver de l'été, et notre sort de celui des autres hommes, sans quoi le jugement est inique. L'hypocondrie est une sincérité mais une inexactitude. Aussi, qu'elle ne se prononce point sur la valeur de la vie; qu'elle s'abstienne même d'un verdict sur telle destinée individuelle, et dise seulement: mon état actuel est souffrance, je n'ai plus de joie et pas d'espoir; tant mieux pour ceux auxquels la vie sourit encore. Point de conseils donc, mais, peut-être, cette remarque: la page que vous m'avez confiée, ne vous a-t-elle pas, dès qu'elle fut écrite, rassérénée? Et d'avoir analysé ces mouvements de l'âme, la clarté, à défaut de la réconciliation, ne vous a-t-il pas éclairée? Je ne puis que vous présenter ma pauvre expérience, mais quand ces sentiments du néant me prennent à la gorge, dix, vingt, cinquante lignes dans mon journal me rétablissent, avec plus de patience, dans un état loin d'être misérable. L'écriture est une libération et nos pages journalières sur lesquelles a passé le souffle du néant sont la pharmacie de l'âme.

Bergère amie, les vastes prairies du monde sur lesquelles vous menez paître vos noirs moutons méritent, elles aussi, votre attention.

Amiel



Cher Amiel,
 
Votre plume est enchantée: à la fois légère et dense, elle a dû survoler bien des paysages et s'adapter à bien des vents avant d'atterrir dans votre main.

C'est si bon de contempler ses propres noirceurs avec le regard aiguisé et bienveillant d'un autre! Quelle douceur et quelle lucidité dans vos paroles, et vous avez raison: quel réconfort grâce à la mise en mots! Le néant qui prend soudain une forme, qui se fixe quelque part, qui permet une rencontre surréaliste. Un beau papillon de nuit épinglé dans un cadre.
 
Bien à vous,
 
la bergère aux noirs moutons