Lettre d'acceptation
de Henri-Frédéric Amiel
à l'Éditeur
       

       
         
         

Henri-Frédéric Amiel

     
Genève, 13 rue Verdaine, le 24 décembre 1880

Cher Monsieur Dumontais,

Vous semblez bien me connaître pour m'avoir fait cette proposition de correspondance virtuelle hors du temps; imaginez qu'il y a une vingtaine d'années j'écrivais déjà dans mon journal: «tout en moi est virtuel!»

Mais mon journal, lui, est bien réel: je viens d'en écrire ce soir la page 16650! Comme ma correspondance que j'évalue à près de trente mille lettres, bien réelles elles aussi.

Ce soir je viens d'en écrire onze avant celle-ci! Je n'écris avec fougue et plaisir que les lettres; je dois en avoir tracé des centaines de bonnes! Alors vous réalisez bien, cher Monsieur Dumontais, que l'idée de prolonger ce dialogue avec moi-même et avec mes semblables au-delà du temps et dans le monde entier me fascine.

Je vous félicite et vous remercie d'avoir mis au point cette possibilité d'échanger des idées et des confidences par le biais de ce que vous appelez Internet. À ce propos, vous savez bien que j'attire les confidences, tout particulièrement les féminines: confesser la femme, c'est l'attrait du métier et la friandise du prêtre, on peut sans la prêtrise avoir ce privilège, (j'en sais quelque chose).

Pour conclure, disons que je suis un personnage extrêmement sociable, mais constamment sur la défensive; alors précisément Internet (tout comme le Journal ou la Correspondance) devrait me permettre de toucher l'autre tout en maintenant la distance qui sauvegarde ma liberté intérieure. Est-ce peut-être là la véritable raison de cette lettre d'acceptation, que je vais encore poster ce soir?

Votre dévoué,

Henri-Frédéric Amiel