Salut à toi, noble Achille,
Je te suis redevable pour ta réponse et suis honoré de recevoir le
respect et l'affection d'un si grand homme. Je m'attendais à une
réponse un peu brusque, du genre «Je n'ai pas besoin de ta pitié»;
aussi, je suis agréablement surpris de recevoir une lettre aussi
courtoise. Parler calmement de nos différences, voilà le premier pas et
non des moindres pour atteindre le respect ou même la sagesse.
Quand on est jeune, on est parfois étourdi donc je veux bien que cela
soit une petite erreur due à la fougue. Et puis de toutes façons, il
n'y a pas mort d'homme. Je sais également qu'au fond du plus grand
guerrier peut se cacher un poète sensible et je ne doute pas une seule
seconde que tu sois capable de l'art le plus subtil. Moi aussi, je peux
être plus partagé qu'un simple jeune homme avide de mots. Par exemple,
j'aimerais beaucoup apprendre à tirer à l'arc.
Sache, Achille, qu'il m'arrive aussi d'être haineux et cela peut se
ressentir auprés de mon entourage. Tout ça à cause de ce que l'humain
peut faire de pire. C'est pourquoi je déteste la violence et la guerre.
J'ai besoin de me sentir «Peace and love» (Paix et Amour dans
une langue courante de mon monde), d'y voir un brin de lumière dans le
coeur de chacun, de rire aussi. Je ne suis pas capable de supporter
toute la cruauté en un seul homme. On s'est déjà moqué de moi beaucoup
de fois car j'étais «différent». «Différent», quel mot futile mais
néanmoins cruel en ce bas monde!
Tu n'as pas tort quand tu dis qu'il est difficile de pardonner un
meurtre, surtout celui d'un être aimé, à quelqu'un. C'est ton droit le
plus humain. Par contre, la mort est une issue facile, seulement un
mauvais moment à passer. Il faut que le meurtrier soit condamné à une
vie de prisonnier ou, dans le contexte de ton époque, d'esclave.
Pourquoi n'asservirais-tu pas Hector au lieu de le tuer? Tout en
gardant un strict minimum d'humanité, évidemment.
Je ne suis pas guerrier et je ne souhaite pas le devenir. Si un jour
mon pays était en guerre, je préfèrerais me rendre utile tout en
m'écartant des champs de batailles, en essayant de négocier ou en
soignant les blessés par exemple.
Encore merci de ta réponse. Que jamais notre amitié naissante au-delà
de nos différences ne soit jamais ébranlée,
Alexandre
Salut à toi, Alexandre au grand coeur!
Le scribe m'a lu et relu ta
lettre jusqu'à ce que la nausée le prenne et qu'il me supplie de le
laisser tranquille. Ta vision de la vie est belle et noble. J'ai
moi-même souvent souhaité une vie calme et pacifique, mais le destin ne
voulait pas de cette vie pour moi. Ou plutôt, je ne voulais pas
réellement de ce destin. J'ai mémoire d'instants fugaces passés auprès
de ma Déidamie où les guerres n'avaient jamais lieu, où les
affrontements n'étaient que de tendres ébats. Me reviennent aussi ces
moments de joie où je chassais en compagnie de Patrocle, ces nuits
froides où nous nous blotissions étroitement, nos souffles entremêlés.
Nulle violence. Et pourtant, j'ai perdu l'un comme l'autre, car ce
monde n'est pas fait de paix. Ce monde m'a emporté dans son tourbillon
et je n'ai pas fait les choix qui m'auraient éloigné des fleuves de
sang. Plus question de reculer maintenant. Impossible d'abandonner
Patrocle. Impossible de ne point le venger. Mon coeur s'est brisé quand
mes compagnons l'ont traîné jusqu'à ma baraque. Quelque part, mon désir
de vivre est mort. L'amour, la paix et le calme ne sont plus que des
rêves d'enfants auxquels je n'ai plus accès. Je les retrouverai
peut-être dans l'autre monde.
C'est vrai que l'homme commet
des horreurs sans nom. Mais sache que j'ai toujours tenté de défendre
les faibles. Prends ce prêtre appelé Chrysès qui était venu, désarmé,
réclamer auprès d'Agamemnon sa fille unique Chryséis. Agamemnon voulait
le tuer, mais j'ai fait entendre ma voix parmi les Anciens et j'ai fait
de mon corps un rempart entre le roi des rois et ce prêtre. C'est grâce
à moi si sa fille lui a finalement été rendue. Tu vois, je ne suis pas
un monstre.
Asservir Hector? Quelle
horreur! Est-ce là la clémence que tu voudrais me voir exercer? Ne
vois-tu pas que ce serait bien pire que de le tuer? Honorable comme je
le connais, il se tuerait plutôt que de devenir l'esclave de quiconque.
De toute façon, je le respecte trop pour lui infliger... cette
ignominie. Non, décidément, jamais je ne ferai cela. Jamais!
Tu sais, j'ai moi-même des
connaissances en médecine et je soigne régulièrement mes compagnons.
D'ailleurs, j'ai découvert une plante ici même, en Phrygie, qui fait
des miracles pour les plaies des guerriers. Je lui ai donné mon nom:
l'achillée.
Que les dieux te gardent de
connaître la guerre et qu'ils te conservent à jamais ce coeur honorable
qui fait ta grandeur!
Achille
Salut à toi, Achille au
coeur de lion,
Encore une fois, ta lettre m'a grandement fait plaisir. C'est émouvant
de savoir que deux êtres relativement différents peuvent correspondre
en parfaite harmonie.
Je t'envoie une réponse car j'aimerais que tu m'éclaires, mon ami.
Quelque chose dans ta lettre m'a surpris par son paradoxe. Tu
considères que réduire Hector en esclavage serait une ignominie. Or,
dans tes lettres précédentes avec les autres correspondants, tu dis que
tu as préféré voir Briséis en état d'esclave plutôt que morte. N'est-ce
pas un peu contradictoire ? À moins que tu n'aies compris que
l'esclavage était immonde, du moins à mon époque; mais étant donné qu'à
la tienne, être contre l'esclavage est un peu anachronique...
J'espère ne t'avoir pas trop vexé.
Bien à toi,
Alexandre
Mon ami,
Tu vois une contradiction dans
mes paroles, je n'y vois qu'une logique évidente. Je vais essayer
d'articuler cela pour toi. Hector esclave est une ignominie parce qu'il
est prince et héros. On ne réduit pas un héros en esclavage, on lui
obéit ou on le tue.
Si je m'oppose à l'esclavage
d'Hector, je ne m'oppose pas à l'esclavage tout court. J'aime mieux
faire d'une femme mon esclave plutôt que de la tuer. Je n'aime pas tuer
les femmes. Parfois aussi j'épargne des hommes, lorsqu'ils sont aèdes,
prêtres, danseurs, paysans, artisans, etc. Je les garde à mon service
et leur offre une bonne vie à l'abri de mon bras.
Personnellement, mes esclaves
sont très bien traités, ce qui n'est pas toujours le cas à mon époque.
Les esclaves que j'ai conquis partout en Asie mineure, et qui résident
présentement avec moi, m'aiment et donneraient leur vie pour moi. Je
suis un bon maître. Je suis un homme d'honneur et un tel homme ne
réduit pas un héros en esclavage.
Les princes meurent dignement,
point à la ligne. Hector en ferait tout autant pour moi.
Comprends-tu mieux mon discours?
Achille
Cher Achille, mon ami,
Je te remercie de ta réponse. Je comprends effectivement mieux tes
paroles. Il est vrai que voir le beau visage d'un héros abattu, couvert
de chaînes, serait pathétique.
Je t'avais parlé du système spartiate. Vois-tu, il n'y a pas si
longtemps, est sorti un film appelé «300» qui raconte la bataille des
Thermopyles, confrontant le roi Léonidas (j'ai vu qu'il t'a écrit) et
ses trois cents guerriers contre les armées du Perse Xerxès. J'ai
essayé de regarder ce film mais les premières minutes m'ont quelque peu
gêné. Peut-être est-ce que j'enfonce une porte ouverte en te posant
cette question-là, mais ne trouves-tu pas cela choquant, de tuer des
bébés à cause d'une malformation ou d'une faiblesse?
Deuxièmement, même dans un contexte guerrier, je ne trouve pas cela
normal du tout de battre son enfant afin d'en faire un guerrier
aguerri. Est-ce que cet enfant ferait un moins bon guerrier que s'il a
été élevé dans une optique de protection familiale et de sagesse
paternelle? Par exemple, toi, je doute que le sage Chiron ait fait
envers toi la même chose que les Spartiates, et pourtant, vois le grand
guerrier que tu es devenu.
Effectivement, bien que je rejette totalement la guerre, je suis
persuadé que c'est l'amour de la famille, des amis et de la patrie qui
pousse à se battre. En effet, j'ai peur de te choquer mais je ne vois
pas en quoi je devrais protéger un père qui n’aurait fait que me
frapper lors de mon enfance.
Je déteste le manichéisme et cela me prend le chou de répéter ce même
mot à presque toutes les critiques que je fais sur des films ou des
livres. Mais je déteste encore plus le contexte «tout le monde il est
laid, tout le monde il est pourri». Il y a même des jours où j'ai envie
de hurler «Et la tendresse? bordel!» (d'ailleurs, le film éponyme
m'attire).
Permets-moi cette accolade mêlant amitié et tendresse.
Alexandre
Cher ami, ô noble Alexandre, salut!
Je ressens ta sensibilité dans
chacune de tes paroles, bel Alexandre. À écouter la voix chaude de mon
scribe réciter ton message, le frisson me prend et je doute que le vent
du large y soit pour quelque chose. Sais-tu que tu me fais douter de
mes propres convictions? Un peu comme le faisait autrefois mon
bien-aimé Patrocle.
Le meurtre d'un enfant ne m'est
pas particulièrement agréable, je l'avoue. Mais les enfants meurent si
souvent! Ils sont si nombreux sur les rives du Styx! Et cela pour de
nombreuses raisons. Les pères ont pouvoir de vie ou de mort sur leur
enfant et il est vrai que bien des enfants non reconnus par leur
géniteur se trouvent privés du souffle de vie. Mais peut-il en être
autrement? J'aurais tendance à le croire, car quand une majorité
d'hommes se comporte d'une façon, il en existe toujours, la minorité,
qui agit à l'opposé. Personnellement, tout fils ou fille né de mon
union à ma femme aura toujours son nom à jamais lié au mien. Bien
entendu, aucun fils difforme ou faible ne pourrait provenir de ma
semence. Ce serait à proprement parler impossible!
Battre les enfants, c'est comme
battre les animaux domestiques. Ce genre de punition ne doit être
pratiquée qu'avec la main légère de celui qui aime et souhaite
rediriger dans le bon chemin. Sans plus. Quant à moi, j'ai parfois été
corrigé physiquement par mes différents maîtres, mais n'en ai point
gardé de rancune, puisque c'était fait dans une optique heureuse, en
fonction de l'amélioration de ma personne. Mais d'après ce que tu me
dis, je me doute que les corrections physiques auxquelles tu fais
allusion ressemblent davantage à de la cruauté. Est-ce que je me trompe?
Ainsi, tu as subi les coups
répétés de ton père? Je comprends mieux ta position ferme quant aux
mauvais traitements des enfants. Je ne peux pas imaginer ce que tu as
vécu, mais sache, mon tendre ami, que toute ma compassion est pour toi
ce soir. Je suis triste de penser à ce que ta jeune vie a subi. Si
seulement je pouvais te venger convenablement...
Je pense comme toi, mais j'aime
la tendresse autant que j'aime la guerre, car elles se succèdent afin
de rendre ma vie complète. Je ne pourrais me satisfaire que de l'une ou
de l'autre. Au combat, c'est moi qui suis maître et rien ne me plaît
plus que d'afficher ma supériorité. Tandis qu'à l'amour, je deviens
brebis et ne préfère rien que m'abandonner totalement. Ce qui est fort
naturel, tu en conviendras. Je m'inquièterais davantage de ces hommes
qui cheminent en faibles dans la vie, couards dans le coeur devant
l'adversité, mais monstres de domination une fois la nuit venue. La
nature cherche toujours à égaliser la balance, je crois.
Je te rends toutes tes marques
d'affection et t'en prodigue de nouvelles. Puisses-tu les recevoir avec
joie, ô Alexandre déjà si cher à mon coeur!
Achille
Salut à toi, ô Achille au
grand coeur,
Tu as un don pour les belles paroles et le pouvoir qu'elles ont sur les
coeurs. Je comprends l'admiration que te portent les vaillants
guerriers, les belles femmes et les gens simples.
Je tiens à rassurer ton coeur inquiet. Ce n'était juste qu'une image,
une façon de me «mettre dans la peau» d'un adolescent spartiate. Mon
père ne m'a jamais vraiment battu, heureusement. Pourtant, il est vrai
que j'aurais aimé avoir plus de tendresse de sa part et qu'il devînt
plus un modèle pour moi. C'est pour cela que, paradoxalement, la
famille est quelque chose qui me tient à coeur. Car je sais qu'il y a
aura toujours dans l'univers des pères adorables et des mères tendres.
Même avec la plus grande volonté du monde, je sais que si j'étais ton
fils, je n'aurais jamais été digne d'un papa aussi légendaire. Le titre
d'ami et de confident me convient mieux, même si cela reste encore
assez arrogant.
Effectivement, les corrections physiques dont je parle ressemblent à de
la cruauté, d'un point de vue du XXIème siècle. Par exemple, les
corrections physiques dans nos écoles, collèges et lycées sont
absentes. Il y a également des gens qui désapprouvent la gifle pour les
enfants. Ainsi, les châtiments corporels dans ton époque sont analysés
avec une certaine gêne, au même titre que l'esclavage, même si les
siècles suivants ne valent pas mieux. Pour pencher la balance, nous
avons toutefois une grande admiration pour votre philosophie, votre
mythologie et votre culture. D'ailleurs, en y pensant, qu'est-ce qui te
plaît ou qui te déplaît dans notre époque ?
J'aurais une question pour toi: tu mentionnes dans tes lettres que tu
as été élevé par Chiron mais que tu participais aussi aux combats avec
d'autres centaures. Aussi, je me demande si tu as été bien accepté par
eux, étant donné les rapports houleux entre les humains et les
centaures.
Bien à toi, mon ami, mon frère de lettres entre les époques. Que mon
amitié t'accompagne sur les remparts de Troie,
Alexandre
Pardonne-moi, cher ami, ce silence entre nous.
La guerre a pris tout
mon temps. Ici, on dirait qu'il n'y a que du sang, des larmes et de la boue.
Plus rien ne semble exister en dehors de cette réalité étouffante. La fin -ma
fin- approche, je le sens. Cette vie dure depuis si longtemps, elle ne peut
guère s'éterniser davantage. Bientôt, je rejoindrai mes compagnons morts. Je
serai un corps de plus étendu dans la poussière. Tout cela me semble si
irréel!
Mais avant de partir pour l'Hadès, j'ai encore du temps pour
répondre à tes questions.
Ce qui me déplaît de votre époque, c'est que
vous n'avez plus le coeur au combat, comme si se battre était devenu méprisable.
Je crois que je ne me plairais pas chez toi. Parmi les miens, je suis un héros,
mais chez les tiens, que serais-je?
Les centaures m'ont beaucoup aimé.
C'est Chiron qui se plaignait de mon amitié avec eux! Les centaures aiment vivre
intensément. Boire du vin, se battre, courir la nuit à travers forêt, aimer des
femmes! Je partageais tout cela avec eux et à leurs yeux, j'étais un des leurs!
Quelle belle époque cela fut!
Que les dieux te protègent, mon bel
Alexandre!
Achille