| |
|
Achille le belliqueux,
Je suis Iphigénie et je fus sauvagement
enlevée avec Hélène et les trésors de Ménélas. Je crains ce que je vois
en ces murs. Troie est riche et prospère. Elle peut résister encore
longtemps à vos attaques. D'un côté, bien qu'étant de naissance
avantageuse, je suis la servante d'Hélène, qui se donne honteusement
corps et âme à Alexandre, ce lâche. Je le vois combattre de loin et il
craint de rencontrer les nôtres... Les nôtres...
Je tremble
devant la colère de Ménélas et du cruel Agamemnon. Croiront-ils que
j'ai suivi de bonne grâce Hélène, qui fut enlevée bien facilement? J'ai
eu droit à moins d'égards qu'elle quant à la façon dont j'ai traversé
la mer. Je brave donc tous les dangers pour te faire porter cette
lettre. Ce dieu, Dialogus, entendra peut-être mes pleurs et te remettra
mes mots. Je te demande de ne pas me laisser plus longtemps entre les
mains de ces gens, de ces hommes qui prennent pour exemple, depuis que
tu as vaincu Hector au casque scintillant, un faible comme Alexandre.
Je
te demande aussi de me revendiquer auprès d'Agamemnon en échange de
quoi, je pourrais tenir ta baraque et peut-être aussi partager ta
couche. Achille, tu pleures ton bien-aimé Patrocle et n'as que faire de
mes larmes. Je sais que tout se paie, je ne suis pas perverse et ne
suis pas troyenne. Ton destin est de guerroyer et de vaincre. Les
troyens tremblent devant toi et Agamemnon ne saurait se passer de ta
force. Je ne veux faire offense à Achille, car Achille est grand. Je
lui quémande une protection qu'il a la force d'assumer.
Iphigénie, servante de la traîtresse
Salut à toi, fille de Sparte!
Tu as bien fait de me considérer
comme un ami. Ta franchise, doublée de ce courage qui m’émeut, me rend
sympathique à ta cause. Ma baraque accueille de nombreuses filles
toutes prises à des ennemis et je t’assure qu’elles sont traitées de
manière irréprochable. Tu ne manquerais pas de te plaire sous mon toit.
Si j’ai bien compris, tu résides présentement à Troie. Une fois
la nuit tombée, tu devrais pouvoir échapper à la surveillance de ta
maîtresse, sortir et te rendre à la source, tu sais de laquelle je
parle? J’enverrai un ami, mon brave Alcimédon, te chercher
personnellement afin de te faire traverser la plaine en toute sécurité
et t’introduire dans le camp. Ensuite, il te mènera à moi et là, nous
partagerons un repas où tu pourras tout me raconter.
Que les dieux te protègent, Iphigénie!
Achille
Noble Achille,
Ainsi donc, ce qu'on dit de toi est vrai. Tu es
le courage fait homme. Je remercie les dieux de t'avoir insufflé au
cœur de la sympathie pour une femme qui, bien jeune, fut enlevée aux
siens. Je crains qu'Agamemnon n'agisse pernicieusement et me retire de
ta baraque, mais on raconte en ces murs que tu es ton seul et unique
maître.
Depuis que l'assassin de Patrocle a trépassé et que tu
as pris son corps, le roi Priam et les membres de la famille royale, du
moins ceux qui restent, n'ont de cesse de pleurer et de gémir. Même
Cassandre, dans son dérangement, ne parle plus de ses visions. Je
pourrai sans doute m'échapper plutôt facilement. Je le ferai à la
prochaine lune.
Je retrouverai Alcimédon à l'endroit convenu
avec tout mon respect et mon dévouement. Lorsque je serai en sécurité,
je pourrai te dévoiler des secrets qui te permettront une plus grande
gloire, si cela est possible encore. Ta renommée est telle qu'il faut
éviter ici de prononcer ton nom devant les femmes et les enfants; tu
leur inspires la peur viscérale de voir leur cité tomber. Les hommes,
quant à eux, tremblent lorsqu'ils songent à t'affronter et demandent
aux dieux de leur venir en aide, en vain... Contre toute attente, Priam
ne te maudit pas. Il connaît ta valeur. Alexandre, quant à lui, ne
mérite pas que l'on répète ses paroles; sa bouche est sale.
Je
serais honorée de partager un repas avec le plus grand des guerriers.
Je ferais en sorte de m'en montrer digne. J'ai l'habitude d'honorer
ceux à qui je suis attachée et l'aurais fait avec Hélène si elle
n'avait pas permis que tout ce sang coule. Je sais tenir maison; tu ne
regretteras pas de m'accueillir avec les autres femmes que tu as chez
toi.
Honneur à toi, grand Achille!
Iphigénie, servante de la traîtresse
Ne t'inquiète de rien, tendre Iphigénie, il est loin derrière le temps
où le fils d'Atrée se permettait de s'approprier mes biens. Ce serait
plutôt le contraire; à présent, il me couvre de cadeaux que je ne
désire plus.
Je te donne ma parole, tu seras parfaitement en
sécurité sous la protection de mon bras. Et si je venais à périr, il y
aurait encore Phœnix pour s'assurer que tu ne tombes pas entre de
mauvaises mains.
Je brûle d'impatience d'entendre ce que tu as à raconter sur la vie à l'intérieur des murs de Troie.
Tu
sais que tu ne pourras plus jamais y retourner, n'est-ce pas? Je ne
l'autoriserais pas. Chez moi, tu devras également abandonner ton titre
de traîtresse, car les seuls traîtres que je tolère sous mon toit sont
les traîtres morts destinés à faire le festin des chiens et des
oiseaux. Tu as le droit de choisir ton camp, mais si tu choisis le mien
et que je découvre que ton cœur n'est pas sincère, tu regretteras
amèrement le jour où tu es née, on se comprend bien? Sois fidèle à mon
nom et je serai pour toi un bon maître.
Que les dieux favorisent ta fuite!
Achille
Mon seigneur!
Si je fus un jour traîtresse, ce fut bien malgré
moi. J'abandonne sans regret ce manteau de honte qui me couvre les
épaules depuis bientôt dix ans. J'ai traversé la mer Égée dans un état
lamentable et Hélène n'a pas daigné porter sur moi un regard
réconfortant. Elle m'a sommée de cesser de geindre et a décrété que
Troie, par son faste, saurait me plaire. Je n'ai pas su m'y
plaire... Je suis fille de Sparte et je ne supporte pas qu'on ait
enlevé à notre roi ses trésors.
Grand Achille, tu dis que tu
n'autoriserais pas mon retour à l'intérieur des murs de Troie. Comment
pourrais-je te respecter s'il en était autrement? Les dieux m'en sont
témoins, jamais je ne voudrai y remettre les pieds! Je choisis ton camp
sans regret avec le seul espoir d'y trouver la paix qui me fait défaut
depuis longtemps. Je resterai à jamais fidèle à celui qui m'a retirée
des mains des Troyens. Ici, mon honneur est constamment en danger et je
dois user de perfidie, sentiment qui m'était étranger, pour échapper à
ces lâches qui se cachent derrière un mur.
Divin Achille, je
ne crains pas le regard du juste. Mon cœur est tien. Tu y verras de la
douleur, mais aussi de l'espoir. Je te suis déjà fidèle. Je supplie
aussi les dieux pour qu'ils favorisent ma fuite. Je dors avec au cœur
une rage que je n'arrive plus à dissimuler. Je crains le regard
insistant de Cassandre qui cherche à percer les secrets de mon
cœur. Heureusement, elle n'est plus invitée au palais que pour les
banquets. Elle doit rester dans le temple d'Apollon, car ses prophéties
apeurent les guerriers et le peuple. Elle prédit la fin de
Troie. Lorsqu'elle parle, elle me regarde. Je ne tremble pas, je
soutiens son étincelant regard, mais je crains tout de même qu'elle
suggère aux compagnons de l'héritier mort, Hector, de me faire du mal
et de souiller mon corps. Je les attends tous et me battrai à mort pour
ne point leur appartenir.
Grand Achille, je te laisserai
éprouver ma sincérité comme bon te plaira. Si tu le permets, je porte
ton nom en moi comme gage d'un avenir meilleur. Il me tarde de te
raconter les secrets de ces murs. Mes oreilles ont entendu, mes yeux
ont vu. J'ai surpris, ce soir, une conversation entre Hélène et
Alexandre au terme de leurs ébats. Ils ont chuchoté ton nom. J'entends
des pas, on vient.
Iphigénie, fille de Sparte
Amie,
Je t’ai attendue, mais tu n’es pas venue. Quelque Troyen
aurait-il surpris ta fuite? Ou peut-être le moment opportun ne s’est-il
pas présenté? Je t’avoue que je m’inquiète et espère ardemment recevoir
de tes nouvelles.
Qu’Hermès favorise tes pas!
Achille
Cher Achille,
Je rédige cette lettre sans toutefois avoir la
certitude qu'elle te sera livrée. Je n'ai pu me rendre à l'endroit de
rencontre avec ton brave Alcimédon. Alors que je mettais un point à ma
dernière missive, des hommes de l'entourage d'Hélène ont mis la main
sur moi, m'ont arrachée au confort matériel dont je jouissais néanmoins
à l'intérieur de ce palais et m'ont enfermée dans un caveau sombre et
humide. J'y suis restée quelques jours en pleurant amèrement l'échec de
ma fuite. Puis Hélène, qui a eu quelque pitié pour moi, m'en a fait
sortir, sans pour autant me redonner les droits dus à ma naissance et à
mon rang. Je suis en garde à vue, je ne peux dire ou penser sans que
l'on me soupçonne. Une servante, sympathique à ma cause et à mon exil,
m'a dit qu'on avait intercepté une de mes lettres. Je crains ne plus
pouvoir m'échapper maintenant.
Ma souffrance est grande, mon
désespoir profond. Mais je garde la tête haute et prie les dieux
d'ouvrir rapidement une brèche dans ce mur. Notre armée pourra alors
s'y engouffrer et je serai en paix à nouveau.
Les Troyens
ont raison de se méfier de moi. Je m'enfuirai à la première occasion en
apportant avec moi des secrets précieux qui les perdront tous. Sans ton
bras protecteur, j'ai toutes les raisons de croire qu'il m'arrivera,
tôt ou tard, un grand malheur. Si par hasard, je traversais le Styx
avant toi, je t'y attendrais avec toute ma reconnaissance pour ton aide.
Iphigénie, fille de Sparte
Chère Iphigénie,
Ne crains rien, ne désespère pas. Les Troyens
tomberont et avec eux leur cité prétentieuse. Les pierres de leurs murs
retourneront aux champs et le feu effacera leur passage sur cette
terre.
Et toi, douce amie, tu reverras ta Sparte natale. Tu
te baigneras à nouveau dans l'Eurotas et tu partageras le repas de tes
amis.
Ne crains rien, le jour approche où Priam et ses fils
périront sous le regard des dieux. Puisses-tu avoir le courage
d'attendre et de voir ce jour béni!
Achille
|