| | Achille au pied rapide,
Il y a bien longtemps que je souhaitais
vous poser quelques questions, l'envie était forte mais le courage n'y
était pas. Or, aujourd'hui j'ai pris mon courage à deux mains. L'objet
de ma visite est la curiosité donc, si vous aviez l'amabilité de me
répondre le plus tôt possible, ce serait très courtois de votre part.
Ma
première question sera une question très culottée. Auriez-vous eu par
le passé des enfants que l'on pourrait qualifier d'illégitimes?
La
deuxième question est l'objet de mon incessante curiosité. Si vous ne
vous sentez pas trop offensé par ma précédente question, pourriez-vous
me dire si vous avez déjà rencontré l'amazone Penthésilée? Si c'est le
cas, pourriez-vous me conter votre rencontre? car j'aimerais mieux
connaître ces fières dames guerrières qui ont été les premières à avoir
créé le mouvement féministe.
Troisième question: vous arrive-t-il
d'avoir des périodes d'accalmies dans vos colères? Car aujourd'hui on
ne parle de vous que lorsque votre rage vous submerge. Peut-être y a
t-il autre chose au fond de vous que le mépris pour la race humaine qui
vous paraît parfois orgueilleuse?
Merci de votre attention à mon égard. J'espère ne pas vous avoir ennuyé.
Toute mes salutations à votre entourage et à vous-même,
Marianne
Salut à toi, Marianne!
Des enfants illégitimes? Peut-être. Enfin,
je ne me suis jamais vraiment posé la question. Il doit, en effet, y
avoir des enfants dont j’ignore l’existence qui proviennent de moi.
Non,
je n’ai pas encore rencontré la reine des Amazones. Elles sont arrivées
à Troie et je suppose que je devrai les affronter sous peu. Je n’ai
jamais combattu des femmes à la guerre, je me demande comment cela se
passera.
Je n’extériorise pas toujours ma colère, mais elle est
toujours présente, comme une bête tapie au fond de son antre. Parfois,
je m’assois sur la plage avec une coupe de vin et je contemple la mer en
silence. On pourrait alors me croire détendu, mais en réalité un lion
enragé se cache dans ma poitrine et derrière mon front paisible, je ne
songe qu’à la mort, la mienne, précédée de celles de mes ennemis.
Que le bon œil t’accompagne!
Achille
Salut à vous Achille, roi des Myrmidons!
C'est par esprit
critique que je viens de nouveau à vous. Certaines de vos réponses m'ont
troublée. Je reste, cela dit, ouverte d'esprit.
Sachez d'abord
que votre hargne au combat n'est pas un défaut, au contraire: c'est là
l'une des qualités qu'un digne combattant doit avoir. Mais ne
pourriez-vous avoir pitié de vos adversaires lors de vos combats? Quels
sentiments pouvez-vous ressentir pour faire preuve d'autant de cruauté?
Ce n'est pas là une critique, juste l'expression des émotions ressenties
quand je vous lis.
J'ai entendu dire par des gens malveillants
que vous aviez juré fidélité à votre épouse; or dans votre précèdent
message, vous prétendez être père d'enfants dont vous ignorez
l'existence.
J'aimerais une réponse de votre part.
Cordialement,
Marianne
Salut à toi, Marianne!
J’ai souvent fait preuve de pitié en
épargnant ceux qui le demandaient, en les échangeant contre une rançon
ou en les vendant comme esclave. Si un homme se met à mes genoux, je ne
suis pas intraitable. À moins que sa tête ne me revienne vraiment pas!
Il
est vrai que je suis parfois cruel. C’est la bête qui se cache dans ma
poitrine qui veut cela. Elle se déchaîne et veut tout détruire autour.
C’est une bien triste condition. Autrefois, Patrocle aimé de Zeus savait
la calmer, la dompter, mais maintenant qu’il a rejoint le séjour des
morts, quel recours me reste-il pour lutter contre cette force qui veut
me dévorer tout entier?
J’ai effectivement juré fidélité, devant
les hommes et les dieux, à Déidamie, fille de Lycomède dans ma
quatorzième année. Cela ne m’empêche pas d’aimer d’autres femmes.
Déidamie est le feu sacré de mon foyer, la gardienne de mon nom. Que je
me couche avec d’autres ne la prive pas de ce titre.
Que les dieux te soient cléments!
Achille
Achille,
Après quatre mois d’attente, j’ai enfin pu obtenir
réponse. Je sais que vous êtes très préoccupé par la guerre et que vous
entretenez de nombreuses autres correspondances, c’est pourquoi je ne
vous en tiendrai pas rigueur.
Je crois savoir que êtes tourmenté
et désemparé après la mort de votre compagnon Patrocle. Je ne peux,
hélas, pas comprendre votre peine puisqu’une pareille tragédie ne m’est
jamais arrivée. En revanche, je compatis volontiers à votre malheur.
Aujourd’hui,
personne n’osera vous blâmer, car vous êtes victime de l’attachement
que vous portiez à votre ami. Rien de plus normal que de haïr dans de
telles circonstances. Mais vous oubliez une chose tout de même: c’est
que vous n’êtes pas le seul à souffrir dans cette guerre. Les femmes qui
voient partir au combat leurs époux et leurs fils souffrent. Les
enfants qui ne connaîtront jamais leur père souffrent. Oui! Dans une
guerre, ce sont la mort et l’asservissement qui attendent les hommes et
les femmes. Je ne vous demande pas de vous mettre à leur place; juste de
comprendre ce que je vous dis.
Au moins, vous, vous êtes fort et
avez votre famille en sécurité. C’est pour eux que vous devez vivre!
Pour eux que, maintenant, vous devez vous relever.
Si en effet votre destin est de mourir devant Troie, alors faites-le glorieusement; pas en défaitiste.
P.
-S.: Je tiens à m’excuser d’avance pour la longueur du texte et, si mes
mots vous ont importuné ou blessé, ce n’était pas mon intention.
Et, non! Vous n’êtes pas cruel. Vous êtes insensible.
Cordialement,
Marianne
Douce amie,
Comme je t’ai négligée! Comme je suis à blâmer pour
mon silence! Quel ami suis-je donc pour traiter aussi mal ceux qui
m’aiment? Heureusement, tu me comprends, tu sais ce que je vis et tu ne
m’en gardes pas rancune.
Tu as raison, les souffrances multiples
et les vies brisées sont la conséquence des travaux d’Arès, mais que
peut-on y faire? N’y aura-t-il pas toujours des hommes prêts à s’armer
pour conquérir ce que possèdent les autres? Je ne peux pas imaginer un
monde sans violence. Cela me semble une supercherie d’aède, un rêve
impossible.
Dis-moi, vis-tu dans un tel monde? Les hommes
seraient-ils donc tous devenus des prêtres pacifistes? Peut-être est-ce
réellement ce que nous devons espérer, mais je ne peux m’empêcher de
penser qu’un homme comme moi s’ennuierait beaucoup. Que peut faire un
guerrier dans un monde où la guerre n’existe pas?
Ne t’inquiète
pas, je n’ai pas l’intention de mourir sans gloire. Tous ceux que
j’envoie et qui me précèdent dans l’Hadès m’escorteront au tribunal des
Enfers et témoigneront de ma grandeur.
Que ta santé soit bonne!
Achille
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