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Matthias
écrit à

Achille


Guerrier respecté


   

Matthias
Lycée Rochambeau
9600 Forest Rd
Bethesda, MD 20814
U.S.A.

Troie, 14 jours avant les ides de mars

Cher Achille,

Vous êtes le meilleur guerrier de toute l’histoire et j’espère un jour être aussi vaillant que vous. Je vous ai toujours admiré et vous serez toujours mon idole.

Mais je ne comprends pas comment vous avez vaincu presque toute une armée, avec Hector, fils de Priam, le guerrier plus valeureux de Troie, sans la moindre blessure?

Et vous considérez-vous comme un dieu pour avoir tué des centaines d’hommes valeureux, ou un homme qui devrait être loué par tous pour votre vaillance et votre bravoure?

Vous êtes une véritable légende vivante, et les plus glorieux guerriers parlent de vous. Je vous remercie énormément pour m’avoir donné l’opportunité de vous parler.

Avec remerciement,

Matthias


Salut à toi, Matthias!
 

Je te réponds de mon campement sur la plage troyenne. La guerre avec Troie n’est pas terminée. La coalition achéenne assiège toujours la puissante cité et, tous les jours, nos guerriers affrontent les armées venues la défendre. Je ne suis pas seul à me battre contre les Troyens et leurs alliés. Nous sommes des milliers. Il est vrai que j’ai tué Hector et que cette victoire a fait pencher la balance en notre faveur, mais la guerre est loin d’être gagnée. Troie résiste encore à l’envahisseur.

Ensuite, tu sembles penser que je n’ai subi aucune blessure pendant cette décennie de guerre. C’est tout le contraire! J’ai été blessé à de nombreuses reprises et même, lors de mon duel contre Cycnos, roi de Colonne, j’ai frôlé la mort. Je ne suis pas un dieu: je ne suis pas immortel, ni invulnérable. Quel genre de vaillance et de courage posséderais-je si je m’élançais dans le combat sans craindre les coups mortels?

Tu me racontes que les plus glorieux guerriers parlent de moi et, il y a quelques années, cette nouvelle m’aurait réjoui. Cependant, maintenant que la guerre m’a arraché ce que j’avais de plus précieux, l’admiration des hommes me laisse indifférent. Le prix à payer a été trop grand et mon cœur ne peut le supporter. Le meilleur des Achéens, Patrocle, est mort et, avec lui, mon désir de vivre. Il m’importe peu que Troie tombe ou pas. Si je me bats chaque jour sur la plaine, ce n’est pas pour passer les portes de la cité de Priam, mais celles du séjour des morts, le royaume de l’intraitable Hadès.

Que les dieux te gardent de connaître une destinée comme la mienne!

Achille



Je vous réécris pour m’excuser. Je n’avais pas réalisé votre mélancolie. Mais comment la mort de vos soldats peut-elle vous donner un tel sentiment d’indifférence? Quelle est votre relation avec vos soldats? Et quelle était votre relation avec Patrocle? Je suis désolé de vous poser toutes ces questions mais j’en ai une dernière. Es-ce que, pendant votre enfance, vous avez été mal traité par vos parents ou gardiens? Je vous remercie pour votre attention.

Sincèrement,

Matthias



Salutations, ô Matthias!

La mort de mes soldats me cause toujours un vif déplaisir, mais on ne va pas à la guerre pour épargner des vies. D’ailleurs, on ne naît pas non plus pour rester en vie. Éventuellement, tous, nous mourrons, le pauvre et le riche, le couard et le vaillant, le savant et l’imbécile…

Récemment, Antilochos, le fils d’Ulysse, est mort de la main du grand roi Memnon et ma douleur a été très grande. Crois-moi, je ne suis pas indifférent aux guerriers qui tombent autour de moi et mon désir le plus cher est de m’étendre dans la poussière avec eux, dans une mort éclatante.

La coalition achéenne est composée de plusieurs armées venues de différents royaumes. Je ne ressens pas le même attachement vis-à-vis de mes hommes, les Myrmidons, recrutés dans la région de Phthia en Thessalie, que vis-à-vis de ceux du roi Ulysse, venus du lointain royaume d’Ithaque. Ma relation avec mes Myrmidons est pratiquement symbiotique. Ce sont des hommes extraordinaires, valeureux et loyaux, avec qui j’ai écumé le continent asiatique ces dernières années. J’ai partagé leur quotidien, subi les mêmes misères et célébré les mêmes joies. Nous sommes un groupe soudé par la fraternité. Lorsque Patrocle est mort et que j’ai livré son corps aux flammes du bûcher, j’ai coupé ma chevelure pour l’offrir en sacrifice au défunt. Eh bien, sais-tu ce que mes Myrmidons ont fait? Ils ont tous coupé leurs cheveux pour les jeter eux aussi sur le bûcher. C’était magnifique et émouvant!

Patrocle était, et est encore malgré la mort, le grand amour de ma vie. Je l’ai connu lorsque j’avais six ans et qu’il en avait seize. Nos pères étaient des amis de longue date et lorsque Patrocle et son père ont été exilés de leur cité, ils ont trouvé refuge chez nous. Patrocle est rapidement devenu mon meilleur ami, mon amour. Il était le meilleur de tous, le plus grand sur tous les points.

Je n’ai pas été maltraité pendant mon enfance. Oh, j’ai subi, comme tous les enfants, des réprimandes physiques, mais cela est tellement banal que nous ne considérons même pas qu’il s’agisse de maltraitance. Lors de mon entraînement sur le mont Pélion avec le centaure Chiron, j’ai souffert tous les maux, mais grâce à ces épreuves d’endurance, je suis devenu un guerrier redoutable. Les pires supplices que j’ai vécus furent ceux de l’île de Skyros. J’y ai passé deux années déguisé en fille. Les restrictions physiques et morales imposées aux femmes furent pour moi les plus difficiles à supporter.

Que la Fortune te sourie, cher ami!

Achille

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