| Lettre d'Achille au Rédacteur en chef de Dialogus |
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| Pibroch, admirable prince de Dialogus, toi dont la tête
est semblable à celle d'un dieu, entend la nouvelle. Voilà plusieurs jours maintenant que le nourrisson de Zeus, Patrocle fils de Méneotios, est tombé sous les coups d'Hector au casque scintillant. Il est mort, bien mort, le meilleur des Achéens, malgré mes avertissements de ne pas s'en aller combattre le fils de Priam, et son magnifique corps repose à présent dans ma baraque à l'abri des Troyens dompteurs de chevaux. Sans cette colère absurde qui m'a opposé au chef des guerriers Agamemnon, mon cher ami, mon frère, mon bien-aimé Patrocle jouerait de la lyre pour moi, servirait à ma table et ses sages conseils me parviendraient encore; il vivrait le meilleur des hommes. Je n'ai pas su le protéger, Patrocle, lui que j'estimais autant que ma propre tête. Que je meure à l'instant puisque je ne devais pas protéger mon compagnon de la mort! Ainsi donc, mettant de côté la bile qui me rongeait le cœur, je me suis vêtu de ces armes divines, apportées par ma mère et fabriquées par le plus habile des dieux, et je m'en vais combattre les Troyens. Je n'aurai de repos que lorsque le grand corps d'Hector s'effondra dans la poussière. Je n'aurai de répit que lorsque ses membres désunis seront déchiquetés par les Achéens chevelus. Ils l'ont entendu mon terrible cri, les habitants de la cité d'Ilion et leurs alliés. Maintenant ils goûteront à mon courroux, car paré de vaillance, je me dirige maintenant vers leurs murs. Nous verrons bien qui remportera cette bataille-là et à qui ira la gloire! La foule des hommes en armes se pressent d'avaler pain et vin, car sans nourriture ils ne tiendront pas jusqu'au soir et ils tomberont, leurs genoux affaiblis par la faim. Quant à moi, il m'est impossible de manger ou de boire, car une trop forte douleur me serre le cœur. Dans ces conditions, tu la comprendras ma décision de ne plus répondre aux questions des barbares venus d'un autre monde. Il n'est plus temps pour moi de me divertir, il est venu le moment d'achever cette guerre et de faire périr toutes les chiennes de face qui ont osé envoyer chez l'Hadès celui qu'aimait le divin Achille. Achille |
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| Ô bouillant Achille aux pieds légers, qu'il ne
faut conséquemment pas te laisser monter au-dessus de la tête... Qui parle de te divertir? Il s'agit ici de te raccorder au futur. Or le futur peut pour toi plus que tu ne penses. Car qui dira que le guerrier, même le plus vaillant et le plus vindicatif comme tu l'es en ce jour, ne se jettera dans la mêlée avec au coeur la question capiteuse et lancinante du sort des armes. Et qui osera dire qu'il n'a pas rêvé, le bouillant hoplite en campagne, de sonder les arcanes du futur pour voir clairement le résultat de la joute et en tirer ainsi soit la déconvenue et la prudence des perdants, soit l'ardeur et le triomphe en préparation des gagnants. Maintenant que ton coeur n'est qu'à la guerre et à la victoire, sache qu'en ce forum, dans le coeur et sous la plume de tes correspondants d'ici, se niche ledit secret du sort des armes. Tous savent ici qui des Troyens ou des Achéens sera voué à l'admiration éternelle par la plus grande des victoires du monde antique. C'est une information banale en ces lieux. Un locus comuni culturel. Un cliché. Reste avec nous, Héros ardent. Car c'est nous le seul espoir d'une prédiction devineresse de la teneur du but que tu te fixes. Imagine l'impact qu'aurait une certitude fortifiante en tes jarrets et en les bras qui portent ton bouclier et ta javeline. S'il est un havre où elle t'attend, cette connaissance du détenteur de la victoire, ce ne saurait être qu'ici, en nous. Reconsidère. Reste avec nous. Nul n'est fol et inconsidéré au point de refuser de se laver à l'eau du Styx. Mon insistance et ta présence ici ne te sont-ils pas déjà indices saillants de l'impact qu'aura eu ta gloire sur un lambeau d'éternité? Reste avec nous, car nous savons et nous t'aimons pour ce que tu fus. Podular Pibroch |
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| Mon Prince, Je vois bien que tu tentes à tout prix de me garder auprès de toi et ton insistance me flatte. Mais à quoi m'ont servi les avertissements du futur jusqu'à présent? Ne m'avait-on pas prédit la mort de Patrocle? Lorsque je lui ai conseillé de ne pas trop s'avancer sur la plaine, je me croyais à l'abri du malheur. C'était sans compter ce destin qui fait fi de la connaissance des hommes, qu'ils soient de demain ou d'aujourd'hui. Que pourrait-on m'annoncer qui me serait bénéfique? Quel conseil pourrait-on me prodiguer qui arrêtera ce destin dans sa course fatale? Maintenant que Patrocle est mort, je tuerai Hector et lorsque le fils aîné de Priam tombera sous mes coups, peu de temps se faudra pour que je rejoigne les autres héros morts dans la fosse. Ainsi l'a révélé la prophétie de Thémis. Crois-tu pouvoir faire mieux qu'elle? Achille |
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| Pff, grand guerrier héroïque, je piffe cela les
doigts dans le nez! J'ai bien plus à t'offrir que la prévision mesquine de chiromancienne de ta petite trajectoire privée, dont un héros gonflé à bloc comme toi n'a cure. Je t'offre une parcelle d'éternité. Trois millénaires de chants, d'hymnes, de statues, de drames, de films avec Brad Pitt et de comédies musicales claquettes faisant monter la gloire d'Achille aux pieds légers vers les cieux sous mille et une formes. On t'a déjà donné ta destiné. Je t'offre pour trois fois rien ta pérennité. Ne dis pas non. Elles sont innombrables les foules admiratives qui veulent te connaître et qui, de ton statut de demi-dieu, soutireraient le «demi» sans hésitation. Je te conjure. Reste à Dialogus. Pibroch |
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| Réjouis-toi, ô Pibroch, car tu m'as gagné
à ta cause! Dans ces conditions, ce serait offenser les dieux que de refuser. Apparemment, ils désirent me voir lié à toi, magnifique Prince aux larges épaules. Envoie tes messagers, je répondrai aux questions de tes protégés. Mais n'oublie pas ta promesse. Je les veux ces trois millénaires d'hommage, je la veux cette gloire. Ne fais pas comme Agamemnon, ne me trahis pas. Ami, fait rayonner mon nom ou songe déjà à fortifier tes murs. Le temps me manque; les troupes sont en marche. Je m'en vais donc guider mes braves Myrmidons au combat. Achille te salue! |