Lettre d'acceptation
d'Achille
à l'Éditeur
       

       
         
         

Achille

      Glorieux Dumontais, je te salue!

Je communique avec toi par l'entremise de mon scribe, parce qu'à écrire, je ne m'y entends guère! L'éducation de ce bon Chiron consistait en de rudes combats, de farouches chevauchées et non point en des arts de femelles! Déjà que j'ai dû me contraindre à me déguiser en fillette à la cour du roi Lycomède, père de ma tendre épouse; ici, parmi la sueur et le sang des chevaux et des hommes, avec la rumeur de la guerre qui fait tomber les guerriers comme des mouches, je me dois d'être un homme, un vrai mâle.

Tu dois te demander, homme perspicace, comment, si je guerroie du matin au soir, je puis trouver le temps de correspondre avec les barbares. C'est que pour moi, Achille aux pieds rapides, la guerre est suspendue pour l'instant. J'abandonne l'armée des Achéens puisque son généralissime m'a offensé en me volant Briséis, une esclave que j'ai ramenée de Thèbes. Je me morfonds sur mon vaisseau en attendant que ma divine mère intercède auprès de Zeus en ma faveur. Et comme je dois bien passer le temps -un homme se lasse des jeux avec les femelles et des petites fêtes- je me suis dit que raconter ma vie serait mieux que de mourir d'ennui.

Briséis, avant que cet Atride, cet impudent, cette chienne de face d'Agamemnon -roi des guerriers mon oeil!- ne me la reprenne, me conseillait de passer plus de temps à entretenir ma légende. C'est que moi, le divin Achille, l'invulnérable, le guerrier aux pieds agiles, je suis une légende de mon vivant! L'Oracle de Delphes, par trois fois, a vu mon nom dans la voûte des cieux. Les dieux m'ont réservé une grande destinée. Courte, mais glorieuse. Je ne crains pas la mort, l'oubli, par contre, me terrorise. C'est pourquoi je me suis embarqué avec Ulysse l'Ingénieux et que, depuis neuf ans, je me bats aux pieds d'Ilion la Sainte, Troie aux beaux remparts, au bord du Scamandre. Pour que les hommes se rappellent de moi longtemps après ma mort. Ainsi Thémis l'a dit à ma mère Thétis et ainsi les choses se passeront.

Alors qu'ils m'interrogent les barbares venu d'un autre monde, mais je t'avertis, que l'on ne vienne pas m'insulter, car ma colère pourrait tout aussi bien déferler sur eux! Ce n'est pas le dégoût de percer un corps jusqu'à l'os qui retient mon bras dans son élan, c'est le dédain de m'associer à ce voleur de femmes, ce chien qui me prive des honneurs dus à ma personne, ce prince cupide, que les dieux le châtient!

Achille