Correspondance entre Céline et Montherlant
       
       
         
         

Louis-Ferdinand Céline

      Ollé!

Vous accouchez dans la dentelle, mon cher Montherlant. Pourtant, à ce que j'en vise, vous savourez la chaleur de l'arène, le sang des bêtes et la sueur virile du toréador... On fait dans la corrida pour se donner le muscle des grands stades, c'est pas suffisant comme podium, la coupole?... Pas assez de plèbe devant votre chaire... À lire votre bifton on s'emmêle les gambettes dans votre cape, on en renifle l'effluve du taureau et on ne s'entend plus pisser... Ollé !

Demandez donc à Villon le pendu, Chénier le guillotiné, Sade l'embastillé charantonné... Questionnez sur ce qu'ils en gambergent des interdits comme jouissance ultime du persécuté... Vous croyez que c'est de la tarte de croupir au fond d'un trou juste pour se chatouiller l'inspiration? ... Et la nuit, s'entendre siffler le couperet, flairer l'odeur des cordages autour du colback, vous croyez que ça épaissit l'encre de nos veines? Renseignez-vous, voir si ça existe l'imaginaire de la muse enchaînée? Parlez-en aux exilés, s'ils en bandent des interdits du pouvoir?

Faut dire, pour ce cher Monsieur Hébert, que notre immortel a la glande des rescapés, il a connu ça, à la Libération, les interdits... Ses bouquins, avec les miens sur la liste noire de la Résistance. Pas longtemps, remarquez, mais quand même, assez pour ajouter au compte des souvenirs... Interdit, ses livres? Le temps de se taper deux ou trois frissons dans le bas du pieu et s'enrôler aussitôt avec les Illustres... Pendant ce temps, les fusillés dansaient la grande valse de l'épuration, parlez-en à Brasilach du génie que donne le poteau... Ollé! Et que pisse le sang des traîtres!

La création, mon cher toréador, ne bourgeonne pas sous le joug des salauds, le sabot des bêtes qu'on égorge ou avec les vacances payées en Sibérie, mais dans la distinction... Rien d'autre! Et c'est pour ça qu'ils crient toujours au meurtre quand ils en dénichent un. Ils nous foutent au bloc parce qui comprennent pas qu'on scribouille pas comme eux... Vous, vous épongez de la littérature, moi je file la musique dans les mots, c'est tout... Vous, vous êtes de l'Académie et moi de Vesterfangsel... Causez-nous-en donc de tout ça, Monsieur de l'Académie...Ollé!!!

Louis-Ferdinand Céline
         
         

Henry de Montherlant

      Ohé! Céline,

Je vois que la posologie prescrite par votre apothicaire, pour vous soulager, est revenue à la normale: la jactance argotique bien-aimée se vêt à nouveau de la névrose de la conspiration. Pauvre, Louis-Ferdinand, vous êtes bien le seul ringard à revendiquer la pureté de l'Histoire. Un homme de votre intelligence, je suis ma foi gêné de vos élucubrations. L'Histoire, toujours l'Histoire avec vous. À croire que s'il n'y avait pas eu l'historiographie pour vous soutenir, on vous aurait raté... Laissé-pour-compte atrabilaire soliloquant, en porte-à-faux, au zinc d'un café.

De grâce, vous savez autant que moi que l'Histoire est une fiction bâclée. Écrite par des scribouillards bâtards. On l'écrit, on la réécrit, et on la dénie triade indissociable. On dit n'importe quoi au nom de l'Histoire; on la harponne sous le couvert de l'authenticité pour mieux l'astiquer dans la rectitude du vainqueur.

Des faits, des faits: avec vous c'est l'ordalie, toujours. Il y a du Torquemada en vous Céline. Et tordu comme vous l'êtes, vous croirez que je vous complimente, avec ce prête-nom.

J'ai passé ma vie à expliquer mon oeuvre, je n'ai nul désir par-dessus le marché de justifier ma vie. Ne savez-vous pas que c'est l'accusateur qui rend coupable. Personne ne saurait s'ingénier à choisir ses propres crimes, sauf vous, peut-être. Vous êtes sans cesse aux barricades pour crier à l'injustice, mais l'injustice n'a d'importance que celle qu'on lui accorde, qu'on veut bien lui accorder, devrais-je dire. Vous donnez des signes de frivolité avec vos opinions sur tout, et cela vous discrédite à votre insu.

Collaboration, antisémitisme ... et j'en passe. Avouez qu'à l'époque tout était confusion et soupçon. Difficile aujourd'hui de comprendre tout cela, le rabotage historique a fait son travail de sape, et il a tout lisser. Cessez de jouer au martyr et au délateur de surcroît. Vous jouez, vous avez continuellement joué à la victime. Pourquoi? Je vais vous le dire pourquoi! Vous avez vampirisé l'époque, les guerres, les êtres pour les sacrifier dans votre nécropole: la littérature. Alors, vos rabattages de squelettes des XVe et XVIIIe siècles, pour ululer sur la liberté d'expression, vous pouvez aller les redescendre dans leurs ossuaires respectifs.

Tauromachiquement,

Henry de Montherlant
         
         

Louis-Ferdinand Céline

      Montherlant,

Nom de Dieu! Vous faites dans l'incontinence cérébrale mon cher ami, je m'attendais pas à tant de votre part. Le forum, les thermes, les colonnes, les toges, les orgies Romulus et Rémus tétant la louve comme il se doit... Les légionnaires, beaux gosses, marchant au pas, guerriers quinclinguant conquérant le monde au nom de Jupiter et de sa cuisse... La République, la Dictature, L'Empire, la Grande Histoire quoi! Tout ça qui vous inculque dans vos écoles de la Haute... Y m'semblait que ça vous faisait baver d'envie la Rome Antique au point de danser la falsifi des certifs. Croyais que tout ça avait de l'importance pour vous, de la signification, quelque chose comme un idéal? Les combats du Cirque, les lions qui se tapent deux ou trois douzaines de chrétiens et votre petite manie de la tauromachin, le sang sur le sable, les bêtes qui crèvent, la foule hystérique qui jacule... Tout ça c'est lié et, à moins que je me goure, me semble assez de la même couche. Mais, vous me l'direz, forcément, ça ratera pas, vous trouverez une parade pour m'exposer que j'y comprends que dalle.

La Grande Guerre c'est pas assez auguste comme Histoire, pas vrai? Pourtant vous y étiez aussi...Vous à la fin et moi au début. Vous aussi engagé volontaire, même qu'il a fallu insister sinon vous seriez resté à l'arrière, en aviez marre qu'on vous traite de planqué?... C'est plus con parce qu'il y avait déjà 19 millions de morts... Pourquoi alors risquer sa pipe dans les Vosges pour cette boucherie? Pourquoi écoper cette mitraille dans tout le corps qui vous déchire la viande? Toujours le goût du Cirque, l'extase du combat, je suppose?... Les effluves? Tandis que moi, j'ai l'excuse que ça débutait seulement, que j'y étais même depuis 1912, comme Cuirasser. Alors pour nous ça devait être une promenade... Une parade en apparat, Berlin en 15 jours! Qu'y nous disait... On y bouffera de la choucroute en buvant de la bière avec une fraullen musclée sur les genoux... Des conquérants nous serions et Guillaume, il boufferait toute la merde du 12e cuir et à la cuillère, il la boufferait.

Moi pourtant, dans ma bafouille, j'vous causais pas de l'Histoire. Je m'en fous de l'histoire, mais de l'écrivain qui rêve qu'on le foute au trou pour y secouer son inspiration, ça c'est aut'chose. J'piffe pas que vous trouviez ça rigolo, parce qu'au trou vous y êtes jamais allé et vous ne pouvez savoir ce que c'est... Même un jour, c'est pas supportable le trou... Sade qui numéralisait à s'en crever le bide pour deviner le jour de sa sortie, il a fallu qu'il attende le 14 juillet, la Bastille! Il a fini ses jours à Charenton. Alors foutez-moi la paix avec vos grands principes de l'écrivain qui fait du bagne, sa muse... Y en a rien à foutre. Jamais rien écrit en prison sinon des appels pour en sortir. Ce qui comptait c'était d'en gerber, retrouver Lucette et Bébert... Une fois la semaine elle venait Lucette, parfois elle ramenait Bébert caché dans son sac, pas un son le Bébert, pas une plainte ah! Il savait Bébert... Toute l'Allemagne sous les bombes des Alliés, il a traversé dans sa musette, témoin docile de toute cette farambolle.

Que vous avez échappé à ces hystériques de l'épuration, bravo! Ce qui me fout en rogne c'est d'avoir écopé pour vous tous, voilà tout.

Dites-donc, comme ça, mine de rien... Un tuyau, de votre part, ça m'ferait plaisir! C'est un type qui m'écrit et me cause de Mai-68? Ça s'rait pas un canasson qui galope à Vincennes par hasard? J'ai demandé à Sinclair qui m'explique, mais le pauvre est toujours en train de me renseigner sur tout... Puis, j'aimerais votre avis, vous n'êtes pas entièrement demeuré, et vos livres, quoique tirant sur le pompeux, ne sont pas dénudés d'intérêt. J'connais pas Mai-68 et le lecteur y m'a l'air bandé là-dessus, comme s'il s'agissait du croupion de Mata Hari. C'est quoi leur Mai-68, un grand boxon? Une sorte de foraine, une fête de l'Huma où tout le monde balance des pavés à la gueule des flics?...

Et après? Ç'a donné quoi les cocos? Une autre révolution qui a foiré dans les mains des Croyants? Ça ne serait pas la première fois et certainement pas la dernière, mais ça permet de défiler et chanter l'International en imaginant les pouvoirs aux Soviets et puis ça devient Commissaire du peuple et ça fout son frangin au Goulag pour la cause, on connaît ça. Alors, magnez-vous pour une fois, n'attendez pas trente ans pour sortir quelque chose de potable... J'attends votre balourd pour dans pas longtemps.

Céline
         
         

Henry de Montherlant

      Louis-Ferdinand,

J'ai vécu Mai 68 dans un détachement de somnambule. Quelques semaines auparavant, je fis une chute sévère où je me fracturai l'os situé à la base du cr'ne, l'éthmoïde - centre de presque tous les os faciaux. Résultat: défigurement et cécité complète et irréversible de l'oeil gauche. Alors vous comprendrez que Mai 68 fut vécu par un Frankenstein borgne reclus dans l'obscurité du quai Voltaire et un peu plus tard, par un convalescent turgide fl'nant aux Tuileries.

J'ai toujours eu en horreur, autant que j'ai redouté, les rassemblements où les foules composites s'excitent et gesticulent sous les bannières de la servitude, de l'assassinat ou de l'allégresse béate et dévote de la désobéissance civile. Et cela même, s'il m'est sempiternellement apparu nécessaire de ne jamais plier devant l'arrogance envahissante de l'État et devant aussi les idéologies de tous acabits qui enténèbrent inévitablement la vie. Cependant je n'ai jamais adhéré à la terreur légitime, comme part essentielle du capital humain, pour mettre en oeuvre la liberté.

Aventurisme pour certains, revendications sociales pour d'autres; tel fut le lot de ce mouvement passionné où les étudiants contestataires exaltèrent et soulevèrent la France des travailleurs: ce qui entraîna la paralysie de l'Hexagone.

Les étudiants voulaient le Monde et ils le voulaient tout de suite. Les travailleurs trouvèrent l'idée intéressante et ils y crurent aussi. Comme si le Monde, Ferdinand, pouvait appartenir à soi ou à qui que ce soit... enfin, passons!

Plus ou moins indifférent, je regardai d'un oeil, le droit, le seul qui me restait, la parade. On hurlait à qui mieux mieux contre la société de consommation; mais moi, je n'ai jamais su ce qu'est la société de consommation. Je n'ai point haussé le ton, tout au plus je haussate les épaules en signe de perplexité.

J'ai bien vu certaines inscriptions étudiantes, qui m'ont porté à sourire, tel celle à la Sorbonne «L'art, c'est de la merde». Un peu melliflue comme illumination avant-gardiste ne trouvez-vous pas? Lorsque l'on sait que Toltstoï, dans un essai sur l'art, à la fin du siècle dernier, pourfendait généreusement l'art pour l'art. Je vis aussi un graffiti, rue de Condé, «La ville dont le prince est un étudiant»: j'en fus médusé. Cette inscription était visiblement un détournement du titre d'une de mes pièces jouées l'année précédente «La ville dont le prince est un enfant». Elle pouvait également avoir été cueillie, songeais-je, dans l'Ecclésiate «Malheur à la ville dont le prince est un enfant». Énigme?

Il me sembla alors amusant de voir comment l'ignorance de certains agitateurs se déployait pour faire tabula rasa, quant à l'évidence elle s'ébrouait lamentablement dans un rase-mottes réchauffé.

J'ai souvenir aussi, d'un jour rue Rivoli, d'une dizaine de camions jaune vif, remplis à craquer d'ouvriers arborant des drapeaux rouges, et klaxonnant le coin coin - deux lents, trois vites - me rappelant le scansion du slogan «Algérie française» au tintamarre duquel le général de Gaulle prit le pouvoir, dix ans plus tôt. Le lendemain, je vis passer sur le quai d'en face, d'autres camions bondés de manifestants de la contre-manifestation de la rue Rivoli, avec le même coin coin.

J'en déduisis, sur-le-champ, que les gaullistes, les trotskistes, les maoïstes, les anarchistes, les C.G.T., les P.C.F. étaient interchangeables et réversibles. Et j'en restai là. Des corrections d'épreuves m'attendaient....

À vous,

Henry
         
       
         

Henry de Montherlant

      Cher Ferdine,

Quel dur coup pour votre mégalomanie que la parution du Siècle de Sartre. Le siècle de Céline vous aurait sûrement réjoui la carcasse, mais bon, votre postérité se momifie, votre colère envieuse fera bien inopinément rendre gorge à cette insulte.

Cela dit, j'aimerais que vous me mettiez au parfum de ce dandy chroniqueur qui se dandine dans les sphères sartriennes. Est-ce un pique-assiette courtisan ou un un maître-queue qui donne dans la fine cuisine?

Cela me serait utile pour une correspondante qui me demande de parler de la faune du Flore. Vous vous imaginez, Ferdine, moi au 5 à 7 du Flore, poser avec les Sartriens?

Merci de votre obligeance,

Montherlant

P.S. Soyez bref.
         
         

Louis-Ferdinand Céline

      Montherlant,

Vous me t'tez le fiel et me dites d'être bref!...Vous me causez du Ténia, cette chiure d'entre mes deux... Et dois m'ébattre sur un type dont je ne piffe pas l'allure. Dites donc Montherlant, vous faites dans l'exprès pour me foutre en rogne?... M'emmerdez royalement avec vos allusions de sanctifié.

Lisez ma lettre «À l'agité du bocal» et vous saurez ce que je pense du borgne J-B.S et de sa Sainte-Famille de la Fiente... Tête de rechange et damné du croupion... Libérateur à bicyclette!... Pendeur de Nuremberg! Lisez ma lettre et vous sentirez monter les rougeurs du jeune communiant.

Siècle de l'enculé pour tout vous dire, cher Montherlant de l'Académie... Vous les siècles vous vous en foutez... Vous faites toujours dans le bon ton, la petite phrase assassine, mine de rien... Alors que moi je me vautre dans la pestilence... Vous me direz, offusqué! Vous aimez bien jouer le détaché, au-dessus de la masse... Du dépotoir, mais moi je joue pas. En ai rien à foutre du têtard embryonnaire... Mouchard! Pasticheur! Larve! Bourrique à lunettes!

La Sainte-Famille de la Fiente, connais pas! Jamais mis les pieds dans leur étable! Moi? C'est Montmartre ma maison et vous le Quai Voltaire... Moi c'est la mer et vous le désert, alors ne comptez pas sur moi pour vous éclairer sur votre ignorance du dandy Sartrien...

Demandez plutôt à Sinclair, il sait tout.

Céline