Sang et Amour
Correspondance entre Erzsébeth Bathory et Vlad Tepes
       

       
         
         

Erzsebeth_Bathory

      Très cher Vlad,

Ayant un énorme respect pour votre personne, j'aimerais savoir s'il vous arrive d'aimer encore aujourd'hui? Certaines gens ont encore peur de vous même s'ils croient que vous êtes mort aujourd'hui. Ils disent que vous êtes méchant et que vous vous amusez à semer la terreur.

Les interdits sont pour moi très attirants. Je trouve que vous êtes un homme séduisant. J'aime votre teint particulièrement pâle.

Aimez-vous encore, ou bien faites-vous croire que vous aimez pour votre propre plaisir?

E. Bathory
         
         

Vlad Tepes

      Gente dame,

Mais que vois-je, une approche très peu subtile ou simplement une question dénuée de tout intérêt? Ceci dit, le titre de votre lettre a été comme une bouffée de fraîcheur dans ma nuit si chaude. Je suis rendu à la Nouvelle-Orléans et il y fait très chaud. J'ai bien hâte de revenir dans une de mes propriétés, dans un endroit stable je vous dirais.

Les gens ici sont étranges. On dirait que peu importe ce qui se passe, ils sont heureux. J'ai vu une jeune veuve d'environ 20 ans hier, elle venait tout juste de perdre son mari dans ce qui me semblait être un accident de voiture. Eh bien elle chantait et dansait dans les rues avec sa famille ainsi que la famille du défunt. Cela m'a énormément surpris, bien que j'en avais entendu parler, il reste toutefois que cela demeure vraiment impressionnant à voir. Transporter quelqu'un dans l'autre monde dans la joie, quelle façon étrange de rendre hommage à la mort, elle doit s'en mordre les doigts, enfin, plutôt les phalanges.

Vous devez vous demander pourquoi je vous parle de tout cela lorsque vous me parlez de la terreur que j'engendre. J'étais là, à quelques mètres d'eux, et ma présence n'en a alerté aucun. Mon souvenir fait-il peur? je ne saurais dire. Vous savez, la race humaine n'apprend pas de ses erreurs, contrairement à ce que dit le dicton. Pourquoi construisent-ils encore des bombes quand ils veulent la paix et qu'ils voient les dommages qu'elles peuvent faire? L'humanité, au lieu de détruire ses oppresseurs et éliminer ses monstres, les a uniquement laissé oeuvrer, et après qu'ils se soient rendu compte qu'ils étaient des monstres, ont essayé de parlementer avec eux. Hitler, je soupçonne même ce monstre d'être encore en vie, Saddam Hussein, j'ai rencontré cet homme et c'est un clamsé de la casserole mais INTÉGRAL je vous le dis, pourquoi ne pas l'éliminer? Au lieu de ça, nous allons bombarder son peuple, sage décision. Mais pourquoi suis-je à ce point intéressé par les humains et ce qui les entoure? Ma très chère amie, j'ai déjà été parmi eux et ai encore, quoi qu'on puisse en dire, une part d'humanité qui coule dans mes veines. Vous savez sans doute mieux que bien d'autres que l'histoire a tendance à se répéter de façon cyclique. Si l'on transpose l'époque actuelle à ce qui s'est déjà passé, Hitler a voulu donner de l'espace pour que l'industrie allemande prenne de l'expansion (je fais un cas de figure, pas nécessairement de réalité) qui, stockée sur un mince territoire, n'a pas d'espace pour croître de façon aérée. Alexandre Le Grand a voulu transmettre la culture grecque à travers tout l'univers connu de l'époque. Maintenant, quelle est la véritable différence? Je n'en vois pas réellement. Entre assimiler un peuple et lui faire perdre son essence propre et le tuer simplement pour épurer la race, cela reste à voir...

La peur qu'ont les gens de moi n'est ni plus ni moins que cyclique elle aussi. Lorsqu'un individu accomplit des gestes semblables ou faisant penser à ceux que j'ai accompli, nous verrons tous les grands reporters me citer, citer mes actes déformés par le temps. Les gens diront «Oh mon dieu, qu'est-ce qui nous attend, les gens en qui nous portons notre confiance citent ce monstre, ce ne doit pas être pour rien». J'ai peur de ce que les gens peuvent faire d'un nom. Ce pauvre Machiavel, son nom est utilisé à toutes les sauces, il n'a rien fait qui puisse justifier l'utilisation que l'on fait de son nom, c'est honteux. Alors oui gente dame, les gens se complaisent à dire que j'aime à entretenir mon ancien, et selon certains mon toujours vivant règne de terreur et je ne peux pas dire que cela me déplaise. Cela ne fait que me prouver que j'avais pleinement raison dans ma démarche militaire de faire empaler ces saletés de Turcs, vous voyez, aujourd'hui tout le monde en parle encore et tout le monde en a encore peur. Ma seule peur serait que toute l'humanité ait été engendrée par les Turcs pour s'en souvenir mais ils sont aujourd'hui une part très négligeable de l'humanité et c'est très bien ainsi.

L'humanité en elle-même est-elle faite pour s'aimer? Je crois que des mortels ont écrit de très belles choses sur l'amour mais de là à le vivre aussi intensément que dans leurs écrits, cela reste toujours à voir. Je crois que l'amour, de nos jours n'est ni plus ni moins qu'un arrangement à l'amiable. On s'aime pendant une petite partie de ce que l'éternité nous a légué et ensuite on se laisse, on se déteste, on se détruit et on finit par se suicider avec nos deux enfants. Quelle ironie! Les enfants nés de cet amour qui sont emportés par le dédain que ce dernier a fini par engendrer. Je crois que je peux sincèrement dire n'avoir aimé qu'une seule chose et c'est de voir à quel point l'amour finit toujours par détruire ce qu'il a uni. Aucune femme n'a réellement été capable de s'accaparer mon coeur étant donné que j'étais très conscient de ce qui m'arrivait et surtout de ce qui risquait d'arriver. Je n'ai pas mis, après quelque cinq cents ans d'inexistence, un point final à tout cela par contre. On ne sait jamais ce que la vie, même si corrompue, peut nous apporter. On ne voit jamais vraiment ce que l'on a eu tant qu'on ne l'a pas définitivement perdu. Mais ne vous en faites pas, l'espoir y est toujours même si dilué à tant de reprises et de façon si malhabile...

Au nom de l'amour,
Sincèrement,

Vlad Tepes
         
         

Erzsebeth_Bathory

      Très cher Seigneur,

Merci infiniment pour votre réponse attentionnée. Comparativement à ce que vous me disiez au début de votre texte, votre lettre a été pour moi, un réchauffement tel que le froid, comme celui de la nuit dernière, ne me transperçait nullement.

Où je suis présentement le temps est d'une froideur si brusque et insupportable. Je suis aussi en Amérique, mais beaucoup plus au nord que vous. J'arrive tout juste des Pays-Bas, où j'ai eu l'occasion de visiter quelques amis et de profiter du bon temps. C'était une expérience formidable, considérant que je voyage seule coutumièrement. Le prochain départ sera en direction de l'Europe de l'est, plus précisément, en Hongrie et en Roumanie. Il est temps que je retourne voir de mes propres yeux, les lieux qui font revivre les souvenirs d'une importante partie de ma vie. Vous arrive-t-il de retourner voir les lieux de votre enfance et de votre vie adulte, alors qu'à ce moment il était beaucoup plus ardu de voyager? Quels sentiments ressentez-vous lorsque que vous reconnaissez des endroits où vous avez combattu aux côtés de votre destinée, il y a près de 500 ans?

Il est possible que vous ayez une petite idée de qui je suis. J'ai moi-même grandi au sein de l'Empire hongrois. J'ai bien hâte de revoir ces paysages que je n'ai pas vus depuis plusieurs longues années.

Je suis d'accord avec vous quand vous m'avez déclaré combien ironiques les gens peuvent devenir. Pour ma part, un seul homme a réussi à s'accaparer mon cFur. Mais il est parti pour un «monde meilleur» il y a déjà très longtemps. L'expression «monde meilleur» demeure une façon spontanée pour les mortels de garder la proximité de leurs espérances et de verser du baume sur leur coeur affligé. Bref, il n'est plus près de moi, et la seule chose à laquelle j'espère d'ores et déjà, impliquant des sentiments, est la passion. La passion est l'émoi le plus voluptueux qui soit. Peut-être devrait-on réinventer la vie sans le verbe aimer, car la conscience de l'être s'est anéantie.

À bientôt très cher Seigneur Vlad Tepes,

Avec admiration et amitié,

Votre comtesse
         
         

Vlad Tepes

      Gente dame,

Ainsi vous êtes MA comtesse? Vous vous attribuez vous-même comme étant ma possession? Quel honneur.

Ces jours sont difficiles, des gens m'en veulent et cherchent à s'en prendre à ma vie. Je dois certainement attirer l'attention en contribuant à cette rubrique sur Internet, il semble que ce soit dangereux pour ma vie... eh bien soit, qu'il en soit ainsi, j'aime les défis et tellement ma vie commençait à être monotone. Je dois moi-même aller plus au Nord puisque le Sud semble devenu périlleux. Peut-être serons-nous près l'un de l'autre. De toute façon, les gens survivant les siècles sont souvent capables de se reconnaître entre eux, se sentir.

Mon pays, je ne l'ai revu qu'en 1822 pour la dernière fois, on m'y a chassé d'une façon très peu élégante. De toute façon, pour le peu que j'ai envie de voir ma demeure réduite en ruines et mes terres pillées de toute vie, je crois que je suis tout aussi bien de chercher à me refaire une nouvelle vie plutôt que d'essayer de récupérer l'ancienne qui m'a été volée. Vous comprenez? Si les combats raffermissent la foi eh bien j'en suis rendu à un point tel que nulle affirmation ou action ne pourrait défaire ma carcasse soudée par la croyance. Vous savez, je n'ai plus d'attachement en ces lieux, il n'y a rien qui ressemble plus à une plaine qu'une colline à laquelle nous avons excavé le pic montagneux. Je me sens un peu comme cette terre enlevée à son lieu de sépulture, peu importe où l'on me déposera, je fertiliserai ce lieu et y ferai pousser la vie de nouveau, enfin, façon de parler, vous me comprenez très bien, nous avons la même nature ma chère.

À vrai dire, je vous sais de la même nature que moi mais toutefois, mises à part les déformations temporelles imprimées à même les pages de la vie, je ne sais rien de vous mais vous ne pouvez savoir à quel point j'ai envie de vous connaître, de connaître la femme derrière la légende et les écrits mytheux...

Écrivez-moi, cela ravit mon coeur à chacun des caractères imprimés sans vie sur ce papier indifférent à ce qu'il contient.

Bien à vous,

Votre seigneur,

Vlad
         
         

Erzsebeth_Bathory

      Très cher Seigneur,

J'ai peine à vous dire, je suis très malade. Parfois, nous ne pouvons supporter l'éternité d'une façon parfaitement linéaire. Nous avons tous nos moments de faiblesse, des instants plus «humains» et des sentiments comme vivent les mortels, qui nous permettent de mieux apprécier la vie, celle que vous et moi connaissons et chérissons tant. Ce matin, fiévreuse et abattue, comme si l'on m'avait vidée de tout mon sang, j'ai eu une petite pensée qui a alimenté mon sourire que je croyais pourtant sans force et sans raison. C'était un rayon de lune éclairant, à travers la tapisserie me servant de rideau, la nuit ma table de lecture; sérénité, accalmie, quiétude, sagesse, imperturbabilité et par-dessus tout, sécurité. Je me suis dit, dans une lueur de lucidité et d'espoir, que tout irait mieux, une fois que j'aurais lu votre réponse à ma lettre. Je me suis dit, s'il m'écrit, c'est aujourd'hui que votre réponse pourrait châtier cette lourdeur passagère. J'avais besoin de vos nouvelles pour me souvenir que l'éternité même a son anémie de temps à autre. Bref, mon Seigneur, comment puis-je vous remercier?

Et oui, si les gens vous en veulent, appréciez le combat mystérieux mais soyez prudent. Il faut toujours savoir doser le plaisir et le danger, c'est quelque chose que j'ai appris de force avec le temps (quatre ans exactement). Je ne crains d'aucune façon votre sécurité mais j'ai quelques souvenirs qui surgissent lorsque j'entends ce type d'histoire. Pardonnez-moi mon Seigneur, ce sont des instincts de méfiance qui se sont développés en moi suite à ces expériences qui tentent de laisser des cicatrices. Vous comprenez? Prudence, lors de votre trajet vers le nord.

Vous racontiez avec tant d'habileté que les gens survivant les siècles sont capables de se «sentir» entre eux. Votre pensée ne pourrait être plus juste. Je vous ai senti ce matin avec votre lettre, et je vous sens pas à pas venir vers moi à chaque instant. Continuez mon Seigneur, par ici.

Vous voulez me connaître? Les mythes sur la comtesse ont été beaucoup moins exagérés que les vôtres. Cette histoire de Bram Stoker, est basée semble-t-il sur un mélange de nos deux histoires, mais incarnée par quelqu'un qui vous est plus semblable. Je suis née d'une famille très noble et très riche en Hongrie en 1560. J'ai été témoin du meurtre de mes deux seules soeurs, ce qui a ébranlé ma jeunesse. À onze ans, on m'a fiancée au Héros Noir du pays, le comte Ferencz Nadasy. Toujours parti pour faire la guerre, me faisant camarade avec ma solitude au château en Transylvanie, le besoin du divertissement se faisait sentir. J'ai alors expérimenté les arts noirs. J'avais tellement peur de vieillir et de perdre tout ce qu'il me restait, Ferencz étant mort au combat: ma beauté. Mes servantes pratiquant la sorcellerie m'ont aidée à concocter quelques «recettes magiques» pour garder ma fraîcheur; me baigner dans le sang de jeunes filles pour m'approprier leurs qualités physiques et spirituelles. Vous me trouverez peut-être à la fois ignoble et peureuse mais, j'ai bel et bien réussi à faire partie de votre monde. Vous me direz, oui, vous avez réussi, mais à quel prix? Elles seraient toutes mortes aujourd'hui n'est-ce pas? Et vous, comment avez-vous trouvé, accepté ou fabriqué votre vie éternelle?

J'ai beaucoup entendu parler de vous lors de mon long séjour en Transylvanie. J'ai déjà cru vous apercevoir un jour. Peut-être que je fais de la projection. Mais je ne vous ai pas «senti», ce n'était définitivement pas vous.

Sur ce, très cher Seigneur, je vais aller prendre un verre de vin rouge dans un petit café. Je sens un regain d'énergie depuis la réception de votre lettre, et j'ai envie de me faire plaisir.

À très bientôt j'espère,

Par ici, Seigneur, par ici,

Votre comtesse,

Erzsébeth Bathory
         
         

Vlad Tepes

      Douce amie,

Sans ne jamais croire en l'infini et sans ne jamais attenter à la folie, je continue mon long périple laissant derrière moi désolation, folie et boucherie. Je continue mon ascension vers le Nord, je devrais bientôt arriver à destination. Il me semble que les fantasmes dans lesquels j'entraîne aujourd'hui mes victimes sont de plus en plus ternes, sans vie et surtout, sans originalité. Vous vous imaginez, une jeune femme de vingt ans, adossée au parapet d'un pont et voulant à tout prix que la vie s'échappe de son corps... certes j'exauçai son désir mais avec tant de peine je compris la raison de cette décadence... Une plus grosse maison, une voiture luxueuse et un mari aimant puisqu'elle n'arrivait à trouver autre chose qu'un loubard d'origine latine pour profaner son corps pourtant si demandant... À force de prendre des vies, à force d'amener vers la mort et leur dernier fantasme des tas de gens, on finit par voir un changement dans leurs désirs et cela me chagrine de ne pouvoir trouver LA personne différente pour l'amener avec moi dans l'éternité. Tous les gens modernes sont corrompus et banalement pareils l'un à l'autre... Cela me fait souvent rejeter d'une façon peu élégante leur essence de vie que je trouve soudainement infecte. Quelques artistes ont de bons fonds mais ils sont complètement blasés et surtout généralement fous. Ils commettraient l'irréparable et on me reprocherait encore les actes d'un autre, comme il en a trop souvent été le cas ces derniers siècles alors à quoi bon, je vous le demande bien.

Je suis présentement adossé à un mur, un sans terre dort à mes côtés, dans un enclos de carton, en tout point semblable à la vache prisonnière de son pâturage. Il fait froid ici, à Albany, il sera sans doute mon prochain «repas» et il ne s'en doute pas. C'est ce pouvoir que j'aime tant je dirais. Il vente très fort dans cette ruelle, j'ai peine à tenir les feuilles sur lesquelles j'écris et qui seront transcrites par un de mes compagnons lorsque je rentrerai à l'hôtel. Je suis adossé au mur, assis sur un vieux pneu de voiture, une échelle d'urgence grince très fort au gré du vent, c'est agaçant et même sinistre. Une seule lueur au mur en face de moi, une lumière jaunâtre qui me jette sporadiquement son effluve lumineuse agressante. J'ai mal aux yeux, étant concentré à écrire dans l'obscurité, lorsque son éclair retentit, tout devient trop clair et lumineux. La loque à mes côtés pousse à l'occasion des gémissements et de très fortes odeurs d'alcool sortent de lui. Pourquoi m'affliger à ce point me direz-vous? Par souci, ou plutôt par besoin, d'humilité.

Le ciel commence à pleurer, serait-il peiné par ce que je m'apprête à faire? J'en doute mais cela sonne si flatteur à mon oreille que je vais continuer à le croire et sublimer toute autre forme de pensée logique.

Chère amie, vous me demandiez comment il vous serait possible de me remercier pour les écrits que je vous fais parvenir. Simplement en continuant à m'écrire vous aussi ma douce amie, si vous saviez à quel point mon coeur est soudainement rempli de chaleur à l'annonce de votre correspondance. Je ne veux ni plus ni moins que vous, votre coeur et votre âme, de cette façon régurgitée sur ce papier. Je vous veux.

Je ne sais malheureusement pas pourquoi nos chemins ne se sont jamais croisés lorsque nous habitions tous deux en Transylvanie. Je suis officiellement décédé en l'an de disgrâce 1476 mais je suis toutefois resté en Roumanie jusqu'en 1581, façon plus ou moins subtile de me moquer de mes «assassins», ces sales Turcs. Nous aurions ainsi pu nous rencontrer, par un hasard quelconque. À l'époque je demeurais dans le monastère de Snagov, un endroit magnifique, au beau milieu du lac de Sybernaviz, tout près de Bucarest que vous devez connaître. Enfin, ce lac s'appelait ainsi à l'époque. La lune s'y reposait chaque soir et des cygnes majestueux y baignaient. J'aurais tant aimé vous avoir à mes côtés, sur un banc, sans dire un mot, juste à regarder l'éternité. Aujourd'hui ce n'est ni plus ni moins un endroit touristique déserté de toute vie. Mon corps décapité repose dans ce monastère alors que voulez-vous. C'est très drôle et ironique à la fois. Je vivais à l'endroit où ma sépulture est enterrée. Comme je le disais avant de me perdre dans mes pensées absurdes, je trouve dommage que nous ne nous soyions jamais rencontrés à cette époque. Mais qu'est-ce qu'une comtesse aurait bien pu faire d'un simple moine? Là était sans doute l'accroc de la chose. Mais je me rappelle très bien de votre lieu de résidence, le château de Csejthe, situé dans les profondes montagnes carpathiennes. J'y ai même déjà accompagné le père supérieur, le Père Orovitz pour qu'il y préside un office religieux. L'endroit était, à mon souvenir, magnifique mais le temps m'empêche de me rappeler correctement de tous les détails architecturaux. J'avais quitté la Transylvanie bien avant que toutes les choses qu'on vous a attribuées ne commencent et de toute façon, comme je me suis toujours complu à le dire: dans un monastère, le temps voyage bien mal. C'est sans doute pour cette raison que j'ai été capable de m'y cacher pendant si longtemps.

Vous savez, pour nous sentir entre nous, il faut d'abord être des nôtres, peut-être à cette époque n'avez-vous senti que le prédateur en moi et non l'être que vous ressentez à chaque fois que vous ouvrez votre courrier et qui vous fait frémir de plaisir comme vous semblez vous complaire à le dire. Je dois tendrement avouer que j'ai les mêmes palpitations à l'approche de votre correspondance.

Bon, je dois terminer mon oeuvre de ce soir, emmener ce pauvre malheureux vers de meilleurs cieux et remplir son coeur avec ses fantasmes les plus fous. Même si pour moi futiles, pour lui sont-ils bonheur et délivrance.

Je vous chéris tant,

Votre seigneur,

Vlad
         
         

Erzsebeth_Bathory

      Très cher seigneur,

Mon Seigneur vous dites? C'est également un honneur pour moi que vous vous nommiez MON Seigneur, sans que j'aie eu à vous demander quoi que ce soit. Vous me «sentez» très bien cher Vlad.

Vous êtes déjà dans l'état de New York? Vous avez fait un long trajet depuis les dernières nouvelles que j'ai reçues de vous. Quand arriverez-vous à destination? Quelle est votre destination, si ce n'est pas trop indiscret? Vous avez froid mon Seigneur, je le sens. Vous savez, j'attends avec agitation le temps de me promener dans des jardins, comme j'avais l'habitude de faire les nuits d'été tout près du Château de Csejthe. Les chevaux faisaient descendre mon chariot noir, la nuit, et j'allais me promener seule aux abords du village. Si je croisais des gens du village, ils étaient terrifiés. Ils croyaient voir de nouveau, ce Seigneur Vlad Tepes qui avait ébranlé la nation, renaître en moi.

Vous avez quitté la Roumanie alors que j'avais 21 ans. Je suis allée plusieurs fois au monastère de Snagov avant que vous ayez vidé les lieux de votre présence. C'est un endroit magnifique et propice à toutes sortes de réflexions. Nous nous sommes même déjà vus, je crois. Je n'étais pas de la même nature que vous à cette époque alors, vous ne m'avez forcément pas remarquée. Cherchez bien dans votre mémoire Seigneur. Vous vous souvenez de moi? Grande, cheveux très longs, yeux ambres, on me disait la plus belle femme du pays, et je pleurais d'un trop plein d'émotions. Je pleurais la dure épreuve du passage de la mortalité à l'éternité. Je passais des heures à réfléchir sur mes réelles aspirations. On m'a mariée à Ferencz à l'âge de 15 ans. Il est aussitôt parti se battre contre ces saletés de Turcs. Il préférait la haine à l'amour. Je me suis alors conjuré que je devais être forte et éternelle, avoir la chance de rester jeune et belle, comme vous avez su si bien le faire. Et non, mon cher Vlad, je n'ai pas senti que le prédateur en vous. J'y suis allée au monastère pour la splendeur de la perspective et pour chérir votre présence, et vous étiez bien là. C'était donc vous, votre essence était réelle. Je comprends à présent ce sentiment si fort. Je passais un épisode très embrumé de ma vie à cette époque et c'est grâce à ces moments de méditation que j'ai mérité d'être des vôtres.

Je suis horriblement fatiguée mon très cher. J'ai envie de découvrir à nouveau le monde. Je dois supporter ce froid abominable dans cette grande ville pour un certain temps. Je ne sais pas pourquoi ou pour qui, mais je me dois de rester. Je ne peux même pas sortir seule le soir sans que quelqu'un me pointe du doigt ou vienne me parler. Certains, plus observateurs que d'autres, peuvent voir que je suis d'ailleurs. Ils n'ont cependant pas idée de ce qu'est ce «ailleurs» en ce qui me concerne, mais tout de même, j'attire l'attention trop facilement. J'ai le teint pâle et des traits singuliers, et puis quoi? Ils n'ont jamais rien vu? Il n'y a qu'un endroit où je peux aller en paix, je vous en parlais dans la dernière lettre que je vous ai tendrement écrite. Un petit endroit très actuel où il y a quand même beaucoup de gens, mais étrangement, je passe inaperçue. Il est bon pour nos sens, nous, les gens de notre nature, de pouvoir se mêler à une foule sans se faire regarder différemment. Malgré le contemporanisme de cette place qui, à mon avis a tué la clarté boréale de mes vraies aspirations, assise au comptoir, un verre de vin rouge à la main, c'est un délice de constater à quel point ils sont étranges. Ils sont matérialistes, ils n'ont aucun goût personnel. Ils suivent stupidement la «mode» et sont heureux de porter leurs vêtements, parce qu'on a décidé pour eux qu'ils étaient beaux. On leur dit, avec le support de médias, 4 mois plus tard, que c'est autre chose. Et ils suivent, et ils sont heureux de surconsommer.

On leur dit quelle musique déficiente aimer. Si vous permettez, tout est rendu trop «Fast food» (expression favorite des Américains artificiels). Pauvres gens. J'aime bien les observer, les analyser, les regarder du coin de l'oeil pour essayer de comprendre. Désolant à constater, mais leur désir de se fondre dans le moule à tout prix me surprend à chaque fois. J'irai me régaler, encore une fois, dans ce petit boudoir demain soir, au coucher du soleil. Vous me trouvez perverse et malveillante? Eh bien oui. Je déteste les gens qui manquent d'autonomie et de ferveur.

Je vous attends bientôt mon Seigneur, vous approchez. Je me sens embaumée par votre libidineuse présence. Je vous respire, je vous flaire, je vous goûte presque, mais enfin j'aimerais continuer de m'entretenir en secret avec vous. Ne serait-ce que pour partager quelques instants de notre éternité.

Ne cherchez pas Seigneur. Cette personne différente pour vivre l'éternité avec vous, vous la trouverez où vous ne chercherez pas. Moi aussi, jour après jour, j'attends la personne qui acceptera les cruautés antérieures de ma personne. J'attends celui qui viendra directement me voir, sans me connaître, et qui me nommera. Celui qui va me reconnaître sans hésiter, sera là bon à emmener avec moi là où le temps s'arrête.

Doux Seigneur, mes pensées sont avec vous,

Votre comtesse,

Erzsebeth
         
         

Vlad Tepes

      Ma douce amie,

Croiriez-vous qu'un manteau d'un mètre de neige est tombé dans les derniers jours sur New York? C'est incroyable. Ils vont finir par la bousiller leur terre avec leur effet de serre, ce n'est pas croyable. Ah, sales humains, nous rirons bien d'eux quand ils ne pourront plus respirer et que le jour sera nuit et que la nuit restera toujours elle-même.

J'étais effectivement rendu à Albany et voyant la tempête qui arrivait, j'ai alors décidé de me louer un confortable petit chalet pour quelques jours. J'y étais bien, en compagnie de moi-même. Je peux parfois être d'excellente compagnie vous savez.

J'ai maintenant atteint ma destination finale, enfin plus ou moins finale mais je compte bien y rester quelque temps tout en parsemant ce temps de quelques voyages en Europe. Et non, il n'est nullement indiscret de savoir où je suis, je suis à Montréal, cette belle cité aux mille lumières et aux punks malodorants. J'y ai une demeure depuis bientôt trente années et je m'y plais bien.

J'ai un peu le vague à l'âme ma tendre amie, je n'arrive plus à focusser sur quelque chose de précis. Cela est peut-être dû au trop grand nombre de temps que j'ai passé à voyager dernièrement, la fatigue est chose bien lancinante...

Ceci dit, j'ai vu une chose bien intéressante ce soir. Je me promenais près de la rue Wilson et j'ai vu un couple de jeunes adolescents se promener main dans la main. La jeune femme était d'une beauté et d'une fraîcheur étonnante pour une petite dame vivant à cette époque polluée et bombardée de rayons UV. Elle m'a étrangement fait penser à vous. Je me disais que vous deviez ressembler à cette dame au moment de votre mariage à 15 ans, elle devait vous ressembler avant que l'éternité ne vous fasse briller de mille éclats. Je me suis demandé ce qu'il m'aurait fait de vous avoir eue comme victime à l'époque... Je me décidai donc à tenter cette expérience.

Elle était jeune, environ 16 ans, les yeux clairs, les cheveux noirs très droits et la peau d'un blanc pur. Bref, je suivais celle qui allait être ma prochaine victime. Son accompagnateur ne serait qu'une formalité à disons «éloigner à long terme». Ils tournèrent la rue Fayette, je les suivais non loin derrière. Ils se sont assis sur le parvis d'une église et se sont mis à discuter. Le jeune homme me semblait quelque peu singulier voyant la façon dont ses mains parcouraient le corps de la jeune fille. Tout acte semblable, de mon temps, aurait été sur le champ interrompu par le fouet. Il lui chuchota quelque chose à l'oreille et la jeune fille sourit timidement. Elle se leva d'un coup sec, prit la main de son compagnon et l'invita à la suivre. Ils s'introduisirent dans l'église. Je me décidai à les suivre. La salle était vide de fidèles et c'était évidemment très écho. Je pouvais distinctement entendre nos deux comparses ricaner tout en montant les marches pour atteindre le jubé. Lorsqu'ils arrivèrent en haut, tout essoufflés, j'y étais déjà, bien installé confortablement et évidemment bien dissimulé. Je me préparais lentement à les assaillir lorsque la jeune fille se leva du siège où elle était assise. Elle enleva son manteau et alla s'appuyer contre une colonne. Elle regarda son copain avec un sourire plus qu'angélique et empoigna, juste un peu en bas de ses hanches, le tissu de sa longue jupe noire faite d'une imitation de satin, et la fit remonter très lentement. Étrangement, la respiration du jeune homme s'accéléra. La jeune fille eut bientôt complètement relevé sa jupe et une fine culotte blanche en satin brodé était maintenant à la vue du jeune homme qui ne se fit pas prier pour aller rejoindre sa compagne. La jupe était maintenant sur le sol et le jeune homme embrassait goulûment sa compagne.

Vous savez, j'ai toujours cru que les yeux étaient le miroir de l'âme. Lorsque j'étais avec une femme, la regarder dans les yeux était pour moi la plus belle des communions. Le jeune homme retira la blouse de la jeune fille et sans même une hésitation, la retourna et l'appuya sur un banc. Pour une raison que je m'explique mal, le pantalon du jeune homme était maintenant au sol (je rigole). Un bruit clinquant d'élastique frappant la peau se fit entendre. La culotte de la jeune fille était maintenant à ses genoux et je vous laisserai deviner ce qui se passa à ce moment-là. Je suis un gentlemen et je n'entre que dans les détails esthétiques. Pour autant que l'acte sexuel soit esthétique, je m'abstiendrai donc de tout commentaire.

Mais si vous saviez à quel point j'étais à la fois excité et outré. Non pas de ce que je voyais, en cinq siècles j'en ai vu bien d'autres, mais plutôt parce que ce petit salaud était en train d'enivrer ma victime. Dans un excès de colère, bien avant que le coït ne soit complet, je me projetai sur le jeune homme et lui rompis le cou (vous saviez qu'un mort gardait son érection?). La jeune fille n'avait pas encore eu le temps de réaliser ce qui se passait. Quelques instants plus tard elle se mit à crier comme une damnée. Je dus user de mon charme pour la calmer ce qui ne fut tout de même pas chose facile mais elle finit par se calmer. Je m'approchai d'elle et par souci de préserver sa pudeur, je remontai doucement son sous-vêtement. Je la regardais dans les yeux. Je lui dis alors de prendre place, que j'avais à lui parler. Je lui fis part du fait qu'elle devait mourir ce soir-là. Elle ne prit pas la chose très bien, évidemment. Mais je lui donnai tout de même une option, celle de choisir la façon dont elle quitterait ce monde avide. Je lui demandai donc de me parler de son plus grand rêve. Après un bon quinze minutes d'hésitation, elle disait qu'elle aurait aimé habiter un palais de glace, rempli de cristaux de lumière partout, y retrouver son frère et sa grand-mère décédés. C'est à ce moment que je me suis approprié sa vie, sans qu'elle ne s'en rende compte, elle continuait de raconter son rêve au fur et à mesure que la vie quittait son réceptacle charnel. Bientôt, plus un son ne sortait de ses lèvres mais ses yeux étaient demeurés brillants. La mort lui allait si bien. Je quittai donc les lieux en extase totale.

Rarement j'ai pu avoir cette sensation d'excitation extrême en m'emparant d'une vie, une excitation carrément libidineuse. Je ne crois pas que cet acte était cruel, elle m'a vraiment aimé pendant ce court lapse de temps, je le sais. Mais elle n'était toutefois pas encore vous, ma douce amie. Jamais je ne désirerai quelqu'un comme vous et, à la fois, jamais je ne regretterai autant de ne pas avoir pris moi-même votre vie pour ensuite vous la redonner.

Avez-vous déjà ressenti une tendresse charnelle aussi forte pour un être humain mon amie? Je me sens d'humeur à entendre les choses les plus osées venant de vous, les choses les plus caricaturales venant de la mort. Lorsque je vous dis que je vous veux, que je vous désire ma douce amie, il n'est nul doute dans mon esprit que ce n'est que pure vérité. Peut-être que dans notre prochain entretien nous discuterons de petits canaris ou de nos voyages mais cette fois, que je n'espère pas la dernière, je veux votre âme et votre sensualité à nu.

Je vous veux,
Je vous désire,

Votre seigneur bien aimant,

Vlad
         
         

Erzsebeth_Bathory

      Très cher Seigneur,

Malgré que je vous sens très rêveur, idéaliste et très fatigué, je vous sens près de mon coeur, vous touchez presque ma proximité. Vous devriez prendre le temps de vous reposer un peu. Détendez-vous, je suis là, tout près de vous.

La vie pour moi s'est arrêtée lorsque j'avais environ 10 ans de plus que votre victime de la semaine dernière. Sans l'avoir vue et en me fiant aux quelques descriptions que vous m'avez données d'elle, je devais lui ressembler. Cependant j'ai en quelque sorte changé certains détails, afin de ne me faire reconnaître que par les gens de notre nature. J'ai changé mes cheveux longs et noirs pour des cheveux longs et blonds. On dit que j'ai maintenant une allure moins austère et sévère pour m'approprier une figure qui se rapproche d'un éclat de vie. Et j'ai l'impression qu'il y a déjà une éternité que cela m'est arrivé...

Oui je sais, les yeux sont le miroir de l'âme. C'est la raison pour laquelle j'aime guetter et contempler mes victimes scrupuleusement avant de frapper. J'aime les viser dans les yeux lors de leur dernier souffle.

Vous me demandiez si j'ai déjà ressenti une tendresse charnelle aussi forte pour un être humain, la réponse est définitivement oui. Cher Vlad, je ne vous ai pas tout dit sur mon existence et sur mon après-existence. Au château, lors de l'absence de mon mari, mes complices et moi organisions des cérémonies licencieuses. C'est généralement lors de ces événements que les jeunes filles ont versé leur sang. Il y a eu de ces célébrations pendant plusieurs années. Je n'ai pas besoin de vous expliquer le reste.

Dans ma présente vie, ce qui me fait atteindre le plus haut point d'exaltation qu'une immortelle peut éprouver est de nature assez simple, mais intense. Comme j'ai encore depuis les 400 dernières années gardé le même charme, j'aime sortir le soir dans différents endroits afin de pouvoir me faire accoster par des gens. Il y a des hommes qui me regardent, je leur retourne ce même coup d'oeil. Il est enfantin de conquérir un homme mortel avec des petits sourires provocateurs. Vous savez, ils sont drôlement faibles et malléables. Nous faisons ensuite connaissance et tout le tra-la-la. J'aime séduire avant de tuer. Au premier moment d'intimité venu et ce, pendant la relation, je prends contrôle de la situation en me concentrant sur ses réactions corporelles. Je sens son souffle de plus en plus fort et trépidant, son corps et son visage se crispent, et tout juste avant et pendant son instant de volupté, je le tue. Ceci ne dure que quelques secondes qui sont au point culminant de ce que l'on peut appeler l'intensité. C'est là pour moi la meilleure façon de vivre l'extase. J'ai connu plusieurs hommes qui m'ont tellement fait frémir, seulement la vision de leur visage tendu par la dose simultanée de plaisir et peur. N'est-ce pas la plus excitante aventure que l'on peut prendre d'un humain?

L'aventure la plus endiablée et turbulente que je peux imaginer serait avec quelqu'un de ma nature. Malheureusement, ils ne courent pas les rues. C'est désolant d'avoir à se contenter de plaisirs imparfaits, limités et insuffisants, lorsque nous pouvons atteindre le sommet de... Il n'y a plus de mots pour décrire ce que nous, vous et moi, pourrions savourer ensemble.

La vérité Seigneur Vlad, est que je suis à la recherche de quelqu'un comme vous depuis 400 ans. Je vous veux, je vous sens, je vous vois, je vous connais, mais vous n'êtes pas tout à fait là. Je souffre Seigneur, je sais que vous êtes à proximité, mais je suis incapable de vous atteindre. Je sais que je vous reconnaîtrais à distance, mais encore faut-il que je puisse vous apercevoir. Je suis à la fois affectée et attendrie. Je vous sais avoisinant mais seulement encore un peu trop éloigné de mon âme. Crème de printemps hédonique, vous êtes ma «divine» tentation.

J'ai une mauvaise nouvelle Seigneur, sans avoir eu la bonne fortune de vous rencontrer en personne, je vais quitter cette ville pour très longtemps. On m'appelle dans un vieux pays d'Europe du nord, et je dois m'y rendre pour le mois de mai. Peut-être, j'ose espérer, pouvoir continuer de correspondre avec vous. Peut-être, j'ose rêver, recevoir une visite de mon très cher Seigneur.

Je dois vous quitter à présent, pour continuer mes préparatifs, nous sommes déjà mardi soir. Un mois et demi est vite passé. Sachez que votre Ste-«Élizabeth» (on m'appelle comme ça ici) prend un verre à votre santé tous les jeudis soirs.

Je suis la vôtre,

Erzsebeth
         
         

Vlad Tepes

      Très chère dame,

Veuillez pardonner le temps passé à répondre à votre lettre, il se passe plusieurs choses dans ma vie présentement qui requièrent toute mon attention. De ce fait, même cette fois, je n'aurai malheureusement pas énormément de temps pour vous parler cette fois-ci... Mon coeur en est, je vous prie de croire, brisé.

Vous dites devoir quitter vers les hautes terres d'Europe? Qu'est-ce qui motive ce départ aussi précipité?

J'ose espérer que notre prochain entretien sera beaucoup plus long, j'ai énormément de difficulté à me concentrer et cela m'attriste tant, vous ne pouvez vous l'imaginer. Je vous désire tant, je vous laisse à la sauvette tel un amant surpris par le mari de sa bien-aimée, un baiser sur le front, une tendre caresse et un mot doux...

Je vous aime,

Vlad
         
         

Erzsebeth_Bathory

      Très cher Seigneur,

Je suis attristée de sentir votre coeur si troublé. Ne vous inquiétez pas pour moi, je vous offre toute ma compréhension et toute mon attention, et ce, à jamais. Que puis-je faire pour vous soutenir pendant ce moment difficile de votre existence, ne serait-ce que de vous serrer très fort contre moi. Seuls, vous et moi, un intermède de silence réconfortant. Peut-être que vous préférez votre axe de solitude intime. Peu importe votre besoin, je serai là, rien que pour vous, en chair ou en songes. Je vous serai fidèle mon cher Seigneur. Demandez-moi ce que vous voulez et vous le recevrez avec tendresse, amour et dévotion.

Oui, le destin m'appelle dans les «Highlands». Je quitte cette ville au début du prochain mois pour une période encore indéterminée. Je ne sais pas pourquoi je dois partir si vite, pourtant je le saurai une fois là-bas. C'est le même phénomène que je vous racontais à propos de Montréal. Je vous disais que je ne savais même pas pourquoi je devais rester encore pour une courte période de temps avant de retourner en Europe. Maintenant je le sais. C'était pour vous. C'était pour vous sentir près de moi. Je vous renifle si bien or, je n'ai jamais vu l'étoile pour me guider à vous. Je n'ai jamais eu la grâce de vous tenir dans mes bras. Il y a des jours où l'on n'a pas de veine. Mais quelle est la cause de l'amertume de l'artiste? Seulement quelques instants redonneraient vie à mon coeur, qui a trop de fois combattu la tragique destinée.

Puis-je me permettre un désir fantasmagorique à votre sujet? Je souhaite pouvoir vous rencontrer dans ces paysages où vit une éternelle confrontation entre le vert et le bleu. Vous tenir par la main au bord d'une falaise tourmentée par les vagues tyranniques de la Mer du Nord, un perpétuel chaos rocheux. Pourrais-je passer seulement une nuit, juste une courte nuit avec vous auprès des restes d'épouvantes qui ont alimenté l'inspiration de tous ces peintres et poètes? Si vous ne pouvez venir me rejoindre dans ce pays de songes et de spectres, pourrais-je sentir votre souffle dans mon cou avant de vous quitter pour la capitale de fantômes? Vous allez me manquer vous savez. Je désire toujours correspondre avec vous, jamais je n'arrêterai à moins que vous me le demandiez. Mais, sans vous avoir vu de mes propres yeux, je serai d'autant plus dépourvue de votre proximité.

Très cher Seigneur, abusez du temps qu'il nous reste.

Je vous aime tant.

Votre comtesse

Erzsebeth
         
         

Vlad Tepes

      Mon cher amour,

Le bruit crépitant d'un feu de cheminée réchauffant nos corps et par la même occasion nos coeurs. Détrempés de notre amour, sa douce chaleur nous réconforte et nous fait plonger dans l'extase la plus complète. Affalés sur le sol, moi adossé au bas de mon fauteuil et vous dans mes bras, doucement vos bras m'enlassent et les miens en font de même autour de votre petit corps frêle et fragile. Je vous sens devenir tranquillement et de plus en plus délicate et ouverte à mon endroit. Le doux crépitement du feu suffit à faire taire tous ces siècles d'attente, le jaune du feu vascillant se marie si bien à vos cheveux qui se mêlent également aux longs poils du tapis rouge en-dessous de nous. Mes mains parcourent votre dos, si frais, si doux, vous avez encore la peau d'une jeune fille à peine sortie du sein de sa mère, même malgré les siècles...

Vous voyez à quel point nos relations ont changé depuis le début de notre correspondance? C'est incroyable. Ce qui n'était qu'un respect mutuel a grandi au point de se transformer en amour et en désir pratiquement incontrôlable d'un côté comme de l'autre. Vous ne pouvez vous imaginer à quel point je vous désire et à quel point mon âme veut de la vôtre. Ce qui ne serait qu'un simple attachement charnel au point de vue humain se métamorphose en une attache beaucoup plus spirituelle et céleste. Je vous aime tant...

Mes méandres actuels sont principalement d'ordre «domiciliaire»... Je ne sais pas vraiment où j'ai envie d'être et même si j'ai réellement envie d'y être... Je suis loin de vous et cela me chagrine à un point tel que vous ne pouvez l'imaginer... À tous les trente ou quarante ans ce désir de voir du pays me reprend... Je suis présentement à Carcassonne et trouver une de ces machines du Diable aux alentours est assez ardu, vous ne sauriez l'imaginer.

Je dois vous quitter, certaines choses demandent mon attention immédiate et je ne peux m'y soustraire...

Je vous chéris, je vous aime...

Votre seigneur entièrement dévoué...

Vlad
         
         

Erzsebeth_Bathory

      Très cher Seigneur,

Vous me manquez. Votre proximité n'est plus. Je suis où les terres sont vertes à l'infini. Où les souterrains de la vieille ville sentiront l'humidité à jamais. Je n'ai pas beaucoup de temps non plus pour vous répondre, je dois faire attention. Ici se cachent des sorcières, des gens mystérieux de nature que je n'avais encore jamais vu. Ils m'observent, me regardent, me fixent, tels des esprits qui peuvent lire les 400 dernières années dans ma mémoire. Je crains être reconnue même cachée parmi ces monuments à couper le souffle des mortels.

Vous, quand reviendrez-vous de Carcassonne? Viendrez-vous me rejoindre une fois pour toutes? Nous nous sommes tristement manqués en Amérique. Je dois dire que la terre natale serait plutôt propice à une rencontre explosive comme la nôtre. Encore mieux, ici doit être l'endroit de notre rencontre. Vous comprendrez pourquoi si jamais vous pouvez venir me rencontrer. Vous savez, cette rencontre est prévue dans nos destins.

Vous, vous, vous... Je rêverais de passer une nuit avec vous au bas de la colline du château de la ville. L'air y est à la fois pur et lourd. Nous sommes constamment submergés par un brouillard épais comme le mortier. Vous trouveriez le paysage mystérieux et charmant. J'ai soudainement un souvenir, des images de la Roumanie, des Carpathes lorsque mes yeux se perdent dans cette séduisante brume. Comme j'aimerais partager ces moments avec vous, dans vos bras très cher Seigneur.

Cher amour, nous devons nous rencontrer, j'aime tant votre âme que mes pensées partent à la dérive. Venez à moi mon Seigneur, par ici, venez. Donnez-moi de vos nouvelles, je brûle d'envie de vous savoir heureux.

Très cher, je pense à vous maintenant et à chaque instant.

Votre Erzsebeth
         
         

Erzsebeth_Bathory

      Très cher Seigneur,

Il y a si longtemps que j'ai eu des nouvelles de vous. Je suis maintenant de retour de mon interminable séjour en Europe et je suis quelque peu inquiète. J'aimerais vous savoir sain et sauf...

Vous m'avez manqué très cher Seigneur.

Votre Erzsebeth
         
         

Vlad Tepes

      Bien le bonsoir ma douce,

Il fait si froid maintenant, je veux dire depuis notre dernier entretien. Je suis si las.

Racontez-moi votre dernier voyage vers le vieux continent, qu'y avez-vous fait? vu? embrassé?

J'attendrai votre réponse avec impatience, je suis si «heureux» de vous savoir de nouveau près de moi... je vous sens...

Revenez-moi vite ma chère compagne...
         
         

Erzsebeth_Bathory

      Très cher Seigneur,

Il me semble qu'il y a des siècles que je n'ai pas eu de vos nouvelles. Je dois vous avouer que j'ai été très soulagée à la réception de votre correspondance. Je me suis fait un peu de souci pour vous. Je sais combien c'est difficile et dangereux de se faire une place dans un monde de mortels capitalistes sans ouverture d'esprit.

Je devais quitter si rapidement pour régler plusieurs choses qui demandaient mon attention immédiate de l'autre coté de l'océan. J'ai décidé de me défaire de 2 résidences que je possédais au Royaume-Uni. Lorsque je suis arrivée, j'ai tout de suite pris le train pour me rendre dans la petite ville où se trouve une de ces charmantes résidences. À ma grande surprise, il y avait un nouveau développement de maisons horribles qui ont été construites à quelques miles. Vous savez ces multiples maisons semi-détachées qui sont toutes identiques. Quel manque d'originalité et d'esthétisme! Quelle est cette nécessité d'être pareil aux autres? Les gens contemporains ne sont-ils pas confortables avec leurs propres idées et leurs goûts?

Je me demande jusqu'où ira ce phénomène de conformisme exagéré. Tout cela confirmait mon désir de m'en départir. Imaginez-vous que quelques pauvres ivrognes y sont entrés pour y élire domicile. Il est vrai que cette demeure semblait abandonnée, je n'y suis pas allé depuis des années, mais c'était tout de même MA propriété. J'y suis entrée en pleine nuit où il faisait terriblement froid. Ces imbéciles ont fracassé 2 fenêtres et ont alors créé un courrant d'air permanent. L'humidité et l'eau qui pénétrait par ces fenêtres brisées ont réellement abîmé les planchers, les murs ainsi que les quelques meubles âgés qui demeuraient à l'intérieur. Pauvres buveurs disgracieux. Ils ne se doutaient pas du sort qui les attendait. Les deux étaient allongés par terre dans un état presque comateux. Ils attendaient que les effets de leur poison adoré diminuent d'intensité pour pouvoir avoir enfin et encore l'excuse de voler les citoyens des villages aux alentours, pour boire une fois de plus. Les victimes les plus faciles sont celles en état d'ivresse pareil mais par contre vous comprenez que ce ne sont pas les plus délicieuses. L'un d'eux n'a même pas ouvert l'oeil. Je l'ai pris comme un nécrophile pourrait se satisfaire à la morgue, sans faire de mal à personne. Le deuxième, plutôt âgé et illuminé d'ivresse me prenait pour la Sainte-Vierge. Pauvre ballot, il avait affaire à l'antipode. Je me suis délectée à le truffer de mensonges pour lui faire croire que j'étais cette Sainte bonne femme dont il parlait. Je lui dis: «Repentez-vous enfant du Saigneur, la fin de votre monde approche. Avez-vous la foi?» -«Oui Sainte-Marie, emportez-moi» Que vouliez-vous que je fasse, j'ai du exaucer son voeu. C'était une de mes victimes la plus simple. J'en ai vu de toutes les sortes mais celui-là... J'ai engagé des paysans pour faire le nettoyage de la maison, bien sur, après avoir débarrassé les lieux du reste des corps. J'ai pu vendre et retourner à mes autres projets personnels.

Après les détails financiers qui se sont résolus à Londres, je suis allée quelque temps dans la vieille ville. Édimbourg est mon endroit favori au Royaume-Uni pour passer du bon temps. D'après les habitants, c'est une ville hantée, voilà d'où je puise mon opportunisme. Je prends plaisir à faire peur à certains imbéciles qui sont trop sur terre et dont la seule fonction restante de leur cerveau sert à penser à quel centre de conditionnement physique ils iront pour impressionner les filles aux valeurs spirituelles inertes et se faire respecter des autres hommes à l'identité déficiente qui leur ressemblent tant. Trop de gens ne comprennent pas que la beauté de l'être est unique à soi.

Vous me demandiez cher Seigneur, qui j'ai embrassé. Nul autre que vous, je vous embrasse dans mes pensées, vous mon seul semblable que je chéris tant. Il m'arrive de rêver de vous. Je vous ai aperçu un soir sur la rue Ste-Catherine à proximité de la rue Guy, est-ce possible, est-moi qui dort d'un rêve illusoire?

Vous êtes là, je suis ici, venez à moi encore une fois,

Votre comtesse,

Erzsebeth